Garry Kasparov Vs. Kay S. Hymowitz sur "Le marché libre corrode-t-il le caractère moral ?"

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Garry Kasparov : "Oui, mais..."... les autres systèmes sont pires. Le marché libre est un creuset de concurrence qui peut faire ressortir les plus vils instincts de la nature humaine. La concurrence est féroce, et quand la survie est en jeu, il n'y a pas de place pour la morale. Mais, pour paraphraser Churchill, malgré tous ses défauts, le marché libre est toujours supérieur à tous les autres arrangements économiques qui ont été essayés.

Au début, il semble évident qu'un système entièrement basé sur l'intérêt conduirait à la désintégration morale de l'individu. Si vous faites une pause un instant pour aider votre frère lors de votre lutte pour atteindre le sommet - pour battre vos concurrents, afin de maximiser les gains, pour acheter une maison plus grande - vous serez dépassé par ceux qui n'ont pas de tels scrupules. Comment, dans un marché vraiment libre, peut-il exister de la considération pour le bien de son prochain ?

Malgré le caractère apparemment cruel des forces du marché non réglementé, il existe deux façons importantes par lesquelles elles peuvent améliorer le bien-être de la société, un peu comme les lois invisibles de Darwin génèrent les formes de vie les mieux adaptées. Premièrement, si le caractère moral est apprécié par une société, il peut être dans l’intérêt de chacun de pratiquer et prêcher le comportement moral. Il peut sembler insensé pour une entreprise de donner une part de ses bénéfices à des œuvres caritatives alors que cet argent pourrait servir plutôt à améliorer sa position concurrentielle. Mais nous savons qu’un tel don peut améliorer l'image d'une entreprise et ainsi fortifier sa position concurrentielle. Sur un marché libre, la réputation est fondée sur l'opinion populaire, et cette perception peut devenir un avantage matériel.

Deuxièmement, si une société (ou au moins la majorité dans une société) atteint ce qu'on pourrait appeler un état de surplus, dans lequel la survie n’est plus en doute, les individus ont le luxe de pouvoir laisser libre cours à leur caractère moral. Personne n’a désespérément besoin de retirer la nourriture de la bouche de son propre enfant pour le donner à l'enfant d'un autre. Les instincts moraux existent, mais ils sont secondaires à l'impératif de se développer. La générosité rend la charité possible.

Il y a, bien sûr, des exceptions à ces deux règles, même si elles ne font que renforcer la défense générale en faveur du marché libre. En l'absence de concurrence réelle, il n'y a aucun avantage commercial à la conduite morale. Cela n’est que trop bien démontré par le comportement rapace de l'oligarchie soutenue par l'État qui dirige la Russie aujourd'hui. Une clique dominante n'a tout simplement pas à se préoccuper de sa réputation.

Les nations riches en ressources comme l'Arabie saoudite et (de plus en plus et malheureusement) la Russie peuvent générer de la richesse excédentaire, malgré leurs économies centralisées et la corruption endémique. Mais un surplus qui vient sans avoir à rendre de comptes – aux employés, aux actionnaires, et aux consommateurs (ou aux électeurs, pourrait-on ajouter) - conduit à la corruption de toutes sortes. Presque tous les pays bénéficiant le plus des prix records de l'énergie aujourd'hui utilisent leurs richesses non méritées à écraser la dissidence et préserver les régimes les plus répressifs du monde.

Les personnes qui comptent sur la bonne volonté de leurs voisins ont tendance à agir moralement. De même les entreprises qui dépendent de la loyauté des employés, la faveur des consommateurs, et le soutien d'investisseurs (même si, pour être tout à fait honnête, c’est seulement un comportement moral imposé). De même les gouvernements qui dépendent de la contribution et de l'impôt sur les revenus de leurs citoyens. Bien que la poursuite sans relâche de l'intérêt personnel peut corrompre, un marché libre crée clairement des incitations à un comportement moral. D'autres systèmes n’ont pas ces incitations concrètes.

Les penseurs utopistes du 19ème siècle étaient certains que le paradis socialiste mondial était inévitable. En regardant autour d’eux les excès cruels de la révolution industrielle, en particulier au Royaume-Uni et aux États-Unis, ils imaginèrent un avenir dans lequel l'harmonie remplacerait la lutte et où la coopération désintéressée remplacerait la concurrence brutale. Il s'agissait d'une réaction d’empathie compréhensible à la souffrance provoquée par les forces du marché libre sans restriction qui avaient encore à produire une masse critique de surplus. (On pourrait évoquer les milliards de pauvres du monde aujourd'hui et dire que nous ne sommes pas assez riches pour faire confiance au marché libre pour notre bien-être). Certainement, pensèrent-ils, doit-il y avoir une meilleure voie dans un avenir plus éclairé.

Ce rêve socialiste était fondée en partie seulement sur le mécontentement quant au statu quo capitaliste. Il était également le cadre d'une croyance en la nature fondamentalement morale de l'homme. Les idéalistes pensaient qu’avec des opportunités et une éducation suffisante l'homme sacrifierait son intérêt immédiat pour le plus grand Bien. Cela à son tour finirait par créer un surplus confortable pour tous et mettrait un terme à la souffrance humaine à grande échelle.

Il est possible qu'il y aurait moins de souffrance dans un monde où l'homme souhaiterait l'harmonie et le bien-être plus que la concurrence et la réussite. Mais ce monde n'existe pas. Nous sommes le produit de notre ancienne lutte pour la survie. Et nous nions nos instincts au risque de graves périls. Si le marché n'est pas libre, il doit être contrôlé - et contrôlé par quelqu'un ou par un groupe. Face à notre désir naturel humain de réussite, un désir éclairé pour l'égalité tourne vite à l'égalité forcée. Les incitations personnelles au comportement moral sont remplacées par des règles et des punitions. Les carottes cèdent la place aux bâtons.

J'ai passé la moitié de ma vie la vie sous un tel régime en URSS. Là, les aspirations de chaque individu ont été supprimées et fusionnées dans ce qui était destiné à être un grand destin national. Mais sans la participation volontaire des citoyens, le caractère moral ne peut être imposé, ou alors sans détruire le libre arbitre lui-même. L'Union soviétique descendit rapidement dans le totalitarisme et la terreur, comme l'ont fait les autres pays communistes.

L'alternative n'est pas l'anarchie ; sans état de droit et la protection des minorités politiques, religieuses, et des groupes d'affaires, une société n'est pas une société dans laquelle il vaut la peine de vivre. Au contraire, l'alternative est un système dans lequel les libertés individuelles sont combinées avec des incitations à agir moralement. L'économie de libre marché - avec la démocratie, qui est le libre marché des idées - est la voie la plus proche de cette alternative.

Donc, oui, le libre marché peut conduire à la corruption du caractère moral. C'est la nature de l'homme d’en vouloir toujours davantage, et le marché libre permet ces envies avec peu de protection pour ceux qui ne parviennent pas à s'épanouir. Mais tenter de limiter ces besoins et désirs humains de base conduit à de plus grands maux. Tous les éléments de preuve nécessaires peuvent être trouvés au cours du siècle dernier en Russie, depuis les tsars jusqu’au régime oligarchique de Poutine aujourd'hui, en passant par les soviets.

L’ancien champion du monde d'échecs Garry Kasparov est un chef de file de la coalition pro-démocratie « L'Autre Russie ». Il est l'auteur d'un livre sur la prise de décision, Comment la vie imite les échecs, et parle à des hommes d'affaires à travers le monde. Il vit à Moscou.



Kay S. Hymowitz : "Oui, trop souvent."Les critiques comprennent à juste titre que le libre marché porte atteinte à l’organisation traditionnelle et locale dont les uns et les autres dépendent pour enseigner et maintenir la morale. Considérons en particulier l'expérience des enfants. Ils apprennent d'abord la morale dans leurs familles, avec lesquelles ils sont le plus émotionnellement liés. L’amour attache les enfants à des conventions morales et suscite des émotions morales essentielles comme la sympathie et la culpabilité. Dans une société préindustrielle, ces habitudes morales sont encore renforcées par la tribu ou le village, ainsi que par des institutions religieuses et des contes populaires. Le développement de l'enfant est entouré par une sorte de complot des enseignants de la morale, montrant les leçons de caractère, par les mots et par les actes.

Les économies de marché affaiblissent cette conspiration culturelle de trois façons puissantes. Tout d'abord, elles introduisent la nouveauté, qui remet en question les habitudes culturelles les vérités morales établies. Deuxièmement, elles excitent le désir individuel d'une manière qui peut facilement affaiblir l'autodiscipline et les obligations morales qui rendent les marchés libres prospères. (Comme le sociologue Daniel Bell l’a fait valoir de manière célèbre, les marchés peuvent finir par cannibaliser leur propre infrastructure morale.) Et, troisièmement, à mesure qu'ils avancent, les économies de marché deviennent plus susceptibles de traiter l'enfant en devenir de socialisation comme un être autonome, un acteur adulte plutôt que comme une personne dépendante et immature. Ils transforment souvent l'élève docile des obligations morales en un sceptique, ou même un résistant.

Deux des nouveaux produits les plus influents du 20ème siècle, l'automobile et la télévision, illustrent parfaitement ce potentiel du marché pour diluer le consensus moral et les loyautés personnelles. En exportant les « gens de l’intérieur » et en importants les « gens de l’extérieur », la voiture a réduit l'emprise de la communauté locale et ses exigences morales. En permettant aux pères de trouver un emploi loin de chez eux, elle a accéléré la séparation entre travail et vie familiale. En effet, l'évolution du marché a été la cause directe des « sphères séparées » qui ont placé la mère à la barre de la vie domestique et les pères dans un lieu de travail éloigné.

La voiture a également dispersé les membres de la famille (oncles et tantes en Californie, grands-parents en Floride) qui, jadis, auraient renforcé le développement du sens moral de l'enfant. Elle a augmenté les possibilités de l'anonymat, rendant plus facile le fait d'échapper à la honte et à l'embarras après des violations du comportement moral, et permis à des individus, surtout les adolescents, d'éviter l’œil inquisiteur des adultes. Au début du 20ème siècle, un juge de tribunal pour mineurs, en notant l'utilisation inattendue par les jeunes de cette nouvelle invention, grommela que la voiture sans chevaux n’était rien de plus qu'un « bordel sur roues ».

Le bouleversement culturel provoqué par la télévision, et en particulier par la publicité, a été encore plus troublant que celui de la voiture. Avant l'avènement du petit écran, les familles pouvaient s'attendre à faire la plupart de leur travail moralisateur en sécurité, protégé de toutes intrusions commerciales. La vie de famille pouvait être imaginée comme un « havre de paix dans un monde sans cœur », selon les mots du sociologue Christopher Lasch. Les vendeurs pouvaient venir à River City, mais ils devaient frapper à la porte et vendre leurs uniformes et autres instruments de musiciens au gardien de la maison - généralement la mère. La télévision a permis aux vendeurs d’outrepasser l’obstacle des parents et de s’asseoir juste à côté de l'enfant, vierge de toute morale, pour le tenter avec des plaisirs contre lesquels il n’avait que très peu de défenses. Plus généralement, la télévision utilise les fantasmes de vengeance, la destruction violente, la permissivité sexuelle, et l'excès matériel pour attirer les téléspectateurs, jeunes comme vieux.

Bien sûr, aujourd'hui l'Internet a usurpé le statut que la télévision détenait de longue date en tant que sponsor principal de l'hédonisme, du matérialisme et de l'égoïsme anarchique. Si la télévision comptait des censeurs qui exprimait maladroitement un consensus culturel sur le discours public acceptable, le Web ne connaît pas de limites. En outre, tout comme l'automobile a donné aux gens des provinces de nouvelles opportunités pour l'anonymat, l'Internet permet aux enfants de surmonter les limites de leur statut. Rien ne symbolise mieux le penchant du marché à transformer l'enfant en un pseudo-adulte, à saper l'autorité parentale, et à favoriser un anonymat permettant d’échapper à la honte, que l’exemple d’une jeune fille de 13 ans organisant un rendez-vous avec un homme de 40 ans sur un forum de discussion sur Internet pendant que ses parents supposent qu'elle fait ses devoirs.

Mais il n’y a pas que de mauvaises nouvelles. Même si le marché a sapé le pouvoir des normes communautaires et posé la seule responsabilité de l'enseignement moral sur les épaules des parents individuels, tout en bombardant les enfants avec Grand Theft Auto et Paris Hilton, elle doit encore nous amener Gomorrhe. Or, aux États-Unis, les indicateurs de la santé morale des mineurs, comme les taux de violence et de vagabondage sexuel, ainsi que les attitudes rebelles envers les adultes, ont diminué ces dernières décennies, alors même que les médias électroniques ont accru la portée du marché.

Pourquoi ? Une des raisons est que les parents de la classe moyenne ont réagi aux chants des sirènes du marché en intensifiant leur vigilance. Leurs efforts ont parfois été ridiculisés, et pour de bonnes raisons. Mais l'hyper-parentalité est une réponse compréhensible aux dislocations qui viennent avec l'innovation du libre marché et témoigne en fait de la résistance, du moins au sein de la classe moyenne, de la famille bourgeoise, qui a évolué en réponse au capitalisme. Dans les communautés où les mères sont allées travailler, où la famille élargie s’est éloignée, et où les étrangers et les voitures se déplacent, les parents continuent de surveiller leurs enfants grâce à l'utilisation des téléphones cellulaires, des programmes parascolaires, des substituts comme les tuteurs et les entraîneurs, et, hélas, les programmes d'espionnage sur Internet et même des appareils GPS.

La santé morale relative des jeunes a également été renforcée, il faut le dire, par des encouragements sans relâche sur le marché libre de l'autodiscipline. Pour réussir dans l'économie du savoir d'aujourd'hui, les jeunes comprennent qu'ils doivent exceller à l'école. Malgré les tentations du consumérisme, les enfants de la classe moyenne et des futurs immigrants grandissent en sachant que l'éducation est cruciale pour maintenir ou améliorer leur statut et que la concurrence dans l'économie du savoir est vive. Dans l’ancien temps, les enfants imprégnés de l'éthique protestante faisaient leurs corvées ménagères et étaient polis. Les enfants d'aujourd'hui vont s’entasser dans les écoles et porter des sacs à dos de 15 kilos sur les épaules.

Cela signifierait donc que les critiques du marché se sont révélées fausses? Pas exactement. La célébration de l'hédonisme et de l'autonomie par le marché libre a eu son effet prévu sur ceux disposant de moins de capital culturel - les pauvres et, plus récemment, la classe ouvrière. Dans les communautés à faible revenu, l'assaut sur les normes de la maîtrise de soi et de la fidélité dans les relations personnelles a sapé à la fois la famille nucléaire et la famille étendue. Dans de nombreuses collectivités de ce type, le divorce et les naissances hors mariage deviennent la norme. Le travail de moralisation de la prochaine génération dans une économie de marché avancée est difficile dans les meilleures conditions. Pour les mères célibataires dans les communautés à faible revenu, où le chaos règnent dans les écoles et les hommes responsables sont rares, cela peut s’avérer presque impossible.

Kay S. Hymowitz est William E. Simon Fellow au Manhattan Institute et rédacteur au City Journal. Son livre le plus récent est : Marriage and Caste in America: Separate and Unequal Families in a Post-Marital Age.