Deux mesures pour optimiser les politiques migratoires en Afrique

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Deux mesures pour optimiser les politiques migratoires en Afrique

De nos jours, de véritables politiques migratoires en Afrique font défaut. Les pays de départ ou de destination en Afrique subissent des mouvements migratoires au lieu de les contrôler, orienter ou maîtriser en fonction des besoins réels (choix politiques). Par exemple, une mauvaise gestion des flux migratoires en provenance principalement du Burkina Faso pousse la Côte d’Ivoire, jadis « éléphant d’Afrique » présentant des « miracles économiques » (première puissance mondiale du cacao), à gérer depuis 20 ans des crises sociales liées à l’ivoirité (primauté des « ivoiriens de souche » sur les « travailleurs immigrés ») qui ne cessent de tirer les efforts de développement de ce pays d’accueil vers le bas.Aussi, en RDC, une mauvaise gestion du flux migratoire en provenance du Rwanda voisin frappé par un génocide en 1994 pose un réel problème de sécurité et de stabilité pour l’ensemble de la région des Grands Lacs. Le grand défi est donc de savoir comment orienter les politiques migratoires africaines en fonction des besoins de développement.

Tout d’abord, il convient de rappeler que les flux migratoires jouent un rôle important dans le développement. Contrairement aux idées reçues, la très grande majorité des migrations en Afrique subsaharienne ont lieu à l’intérieur du continent africain. Selon Population & Sociétés de janvier 2009, « 9 réfugiés sur 10 originaires de la RDC étaient restés en Afrique. Il en était de même pour 96% des réfugiés libériens, 93 % des tchadiens et 88 % des rwandais ». Ces immigrés ne sont pas que des infortunés de guerre. Il s’agit d’un flux des savoir-faire susceptibles d’alimenter dans les pays d’accueil une économie du savoir qui représente plus de 50 % du PIB de l’ensemble de la zone OCDE (Mesurer les économies fondées sur le savoir, Paris, 1999) et près de 45 % de la main-d’œuvre employée aux USA depuis 1977. En effet, les immigrés sont potentiellement : de nouveaux consommateurs, de nouveaux investisseurs, de nouvelles compétences, de nouvelles forces vives productrices des idées pour les pays d’accueil. Il suffit de mieux les gérer de manière à assurer un meilleur respect des libertés individuelles et notamment de la liberté de circulation des personnes. À cet égard, deux pistes pourront être explorées.

La première est d’évaluer et de réguler les ressources humaines en Afrique. De nos jours, rares sont les pays qui peuvent présenter une liste des compétences désirées à court, moyen et long termes. La planification des ressources humaines qui se veut décentralisée passe au moins par quatre étapes principales à savoir : la réflexion stratégique (établir une vision de développement), la prévision des besoins en ressources humaines, la prévision des disponibilités en ressources humaines et l’analyse des écarts. Par exemple, au Canada, la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme prévoit qu’ « afin de favoriser l'exercice cohérent de ses compétences en vertu de toute loi, tout organisme compétent est tenu de maintenir en vigueur, en tout temps, un énoncé de sa vision stratégique du développement culturel, économique, environnemental et social de son territoire. » (LAU, Article 2.3). Il s’agit de déterminer un « projet d’avenir » qui permet de définir ce que l’on veut devenir et les ressources à tenir à disposition. Ces dernières années, l’essentiel des pays africains se sont dotés des plans d’émergence aux horizons variables (2020, 2025 ou 2035). En y regardant de près, on se rend compte que ces plans n’ont pas dépassé l’étape des slogans politiques avec l’absence des mesures d’application comme au Cameroun (vision 2035) ou l’absence des objectifs réalistes comme en Côte d’Ivoire qui prévoit d’être émergente en 2020 sans référence aux forces, faiblesses et potentiels du pays. Pourtant, comme la ville de Sherbrooke qui avait en 2011 pour vision d’ici 2026 de : « chercher à retenir ses résidents et en attirer de nouveaux, et ce, dans un contexte de vieillissement de la population et de croissance démographique au ralenti », une politique migratoire conséquente en Afrique permettrait soit d’importer directement les compétences indisponibles sur place et nécessaires à l’immédiat dans les actions de développement, soit de financer suffisamment de formations de pointe à l’étranger dans des domaines clés pour le développement à moyen et à long termes. Cela nécessite le vote d’un code de citoyenneté qui prévoie des mesures incitatives pour l’arrivée ou le départ des ressources humaines.

La seconde est d’améliorer le climat politique et le climat des affaires pour rendre possible le maintien ou le retour des migrants dans leurs pays d’origine. L’essentiel des flux migratoires ont des motivations politiques (réfugié politique fuyant les persécutions), sécuritaires (guerre dans le pays de départ), économiques (recherche d’un meilleur niveau de vie) ou fiscale (recherche d’un niveau d'imposition moins élevé). Dans plusieurs pays, l’intégrité physique est menacée, les ascenseurs sociaux sont bloqués, les entreprises privées sont surtaxées et la compétition n’est pas libre. Il convient de libérer l’espace public en vue de faciliter les échanges économiques. Une politique migratoire pertinente permettrait de trouver le juste milieu entre une gestion intelligente des flux migratoires et la promotion de la libre circulation des personnes et des biens pour une meilleure intégration des économies africaines qui se veulent diversifiées et innovantes. Pour développer l’entrepreneuriat, la créativité ou attirer l’innovation (économie du savoir), les pays africains se doivent de réformer leurs droits de propriété sur les connaissances (savoir-faire culturel et compétences technique, scientifique, managériale, organisationnelle, communicationnelle) de façon à valoriser le capital-savoir et à réduire l’incidence de la mainmise de l’Etat et de l’idéologie identitaire qui confère la primauté à l’autochtone indépendamment de ses compétences. Par exemple, les pays africains développent des politiques d’exclusion des scientifiques étrangers formés pourtant à leurs frais et à leurs modèles dans leurs universités nationales (fonction publique ou ordres nationaux réservés aux seuls nationaux).

Pour terminer, nous disons que de meilleures politiques migratoires permettront à l’Afrique de développer des économies du savoir qui prennent de plus en plus de place dans les équations de développement.

Par Louis-Marie KAKDEU, PhD & MPA - Le 23 janvier 2015