Les quatre causes structurelles de l’insécurité alimentaire au Cameroun

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Les quatre causes structurelles de l’insécurité alimentaire au Cameroun

Depuis le Sommet Mondial de l'Alimentation de 1996, la sécurité alimentaire est considérée comme étant : l’accès de façon stable en qualité et en quantité suffisante aux aliments. Or, l’une des principales curiosités de la gouvernance camerounaise est la tolérance des « aliments non-contrôlés » en vue de soulager la faim des Camerounais. En 2006-2007, l’Association Citoyenne de Défense des Intérêts Collectifs (ACDIC) avait présenté 620 000 pétitions signées par les Camerounais pour demander leur souveraineté alimentaire. Comment en est-on arrivé ?

Absence de contrôle sanitaire

D’abord, le Cameroun n’a toujours pas de laboratoire d’analyse des denrées alimentaires. Depuis bientôt 30 ans, le pays réfléchit toujours sur les voies et moyens de se doter d’un outil fiable d’analyse des denrées alimentaires malgré les recommandations de la Commission Economique du Bétail, de la Viande et des Ressources Halieutiques (CEBEVIRHA). En 2002, l’Union Européenne, la FAO et l’Ecole Inter Etats de Médecine vétérinaire de Dakar, ont fait leurs propositions sur le type d’équipements appropriés à ce genre de laboratoire. Le Chef du gouvernement camerounais avait alors prescrit la mise en fonction dudit laboratoire avant fin 2012 sous financement de la Caisse Autonome d’Amortissement, mais toujours en vain. Plus de 7 milliards de Franc CFA se sont envolés en fumée. L’inertie et la lourdeur administrative bloquent le processus malgré l’inscription de ce projet dans un « plan d’urgence » au Ministère de l’élevage, de la pêche et des industries animales (MINEPIA). Les conséquences sont économiques (pertes d’emplois et de savoir-faire scientifique, technique et technologique), financières (pertes des recettes et de devises en dizaines de milliards par an), sanitaires (incertitude sur la qualité des aliments consommés et augmentation des risques de maladies d’origine alimentaire) et géopolitique (porte d’entrée des risques alimentaires pour beaucoup de pays de la sous-région de l’Afrique centrale).

Propriété non sécurisée

Ensuite, le non respect des droits de propriété, en raison du déficit d’Etat de droit, qui accompagne la cession des terres agricoles à grande échelle, est défavorable aux intérêts des agriculteurs et indigènes. Dans un plaidoyer monté par la fondation Friedrich Ebert Stiftung (FES), le Centre pour l’environnement et le développement (CED) et l’Association citoyenne de défense des intérêts collectifs (ACDIC) en 2012 pour une « réforme du régime juridique des cessions de terres à grande échelle en Afrique centrale », on apprend que l’augmentation de la demande de terres arables a été exponentielle depuis 2008 à cause de la crise financière, qui a poussé les investisseurs à rechercher des valeurs de refuge, et de la crise alimentaire mondiale dont quelques Etats et investisseurs ont anticipé les effets en acquérant des terres pour la production agricole dans des pays en développement. Ce nouveau comportement marginalise les petits exploitants qui pratiquent les cultures entrant dans les habitudes de consommation locale et exacerbe le déficit de production nationale. Le problème est que le mode de cession de ces terres viole les droits de propriétés des communautés locales ne pouvant pas opposer un titre de propriété à l’appareil étatique. Selon la FAO, en 2011 lors de la session annuelle du Comité sur la sécurité alimentaire mondiale (CSA), les deux tiers des 50 à 80 millions d’hectares de terres agricoles négociées dans les pays en développement entre 2006 et 2011 sont en Afrique subsaharienne. Le Cameroun aurait pour sa part enregistré une demande allant de 1,6 million à 2 millions d’hectares en fin septembre 2012 selon la FES.

Isolement du marché

Par ailleurs, le pays souffre de la non-connexion des producteurs agricoles au marché. En 2016, à cause de l’enclavement et de l’insuffisance accrue des infrastructures de transport, l’essentiel des produits alimentaires pourrit toujours dans l’arrière-pays ou entre les plantations et le marché, ce qui accentue l’insuffisance alimentaire. Ce manque de débouchés engendre l’exode rural. L’un des diagnostics faits suite aux émeutes de la faim en février 2008 était l’absence de renouvellement dans la force productrice en agriculture : la vieillesse avait fini par rattraper les paysans qui nourrissent le pays depuis 30 ans. En 2014, 46% de la population était encore rurale et les revenus de l’agriculture comptaient pour 22.5% du PIB. 70% des 9,104 millions de personnes actives travaillaient dans l’agriculture. 90% de cette population active retrouvée dans l’agriculture étaient faites des exploitants familiaux qui manquaient de marché. Cela veut dire qu’en connectant les exploitations familiales au marché, on réduira les risques d’insécurité alimentaire et de chômage dans un contexte 48% de la population vivent sous le seuil de la pauvreté. En 2007, le taux d’activité dans l’informel était de 80,6%. Cette connexion au marché selon la loi OHADA (harmonisation des affaires en Afrique) permettra d’en faire des entreprises formelles. Cela suppose l’organisation en coopératives des producteurs et autres acteurs de la production, du transport, de la transformation locale et de la distribution.

Interventionnisme de l’Etat

Enfin, les politiques agricoles du Cameroun sont viciées depuis les années 1960. Jusqu’en 1985, l’Etat monopolisait la production agricole en tant que maître d’ouvrage et maître d’œuvre. Dans cette approche, la mise sur pied des plans quinquennaux de développement de façon successive n’a pas été productive. Le secteur privé était faible et on assistait à la généralisation du recours à des organismes publics et parapublics pour la production agricole. En dehors de l’excès d’interventionnisme de l’Etat, la mauvaise gouvernance avait gangrenée le développement rural au Cameroun. Malgré le lancement de la Nouvelle Politique Agricole (NPA) dans les années 1990 et la non-pertinence des Institutions financières internationales dans la définition des politiques économiques du pays (cas des plans d’ajustement structurel ignorant complètement l’intérêt de l’agriculture), la situation de la gouvernance n’a pas réellement changé de nos jours. Les investissements sont restés centralisés avec très peu d’incitations à l’investissement privé dans l’agriculture. Une trop grande lourdeur administrative accompagne les projets agricoles et l’investissement dans les PME/PMI de transformation se heurtent à l’absence de matières premières agricoles au niveau local. Par exemple, jusqu’en 2016, 100% de blé retrouvé dans le pain au Cameroun était importé. En 2014, l’Etat est passé au « budget programme » sur trois ans, ce qui a plutôt accentué la centralisation du budget dans un système technocratique, bureaucratique et corrompu. La solution reste de décentraliser le développement agricole pour booster l’industrie de production et de transformation nationale.

Par Louis-Marie Kakdeu, PhD & MPA - Le 18 mars 2016.