Les monnaies complémentaires : un outil de développement économique

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Les monnaies complémentaires : un outil de développement économique

Parmi les outils favorisant le développement économique, on en oublie souvent un : les monnaies complémentaires. Cela se comprend, depuis le XIXe siècle nous vivons dans un régime de monnaie étatique unique. L’euro, le dollar, la couronne suédoise ou le cedi du Ghana sont des monnaies officielles, à usage unique dans l’Etat qui les a mises en circulation. C’est devenu une évidence au point quementalement – on n’imagine pas que plusieurs monnaies puissent circuler en même temps sur un même territoire (quel intérêt ? ce sera plus compliqué, etc.).

Erreur ! Depuis les premières civilisations, nous vivons dans des systèmes monétaires diversifiés, et c’est seulement au XIXe siècle, lors de la mise en place de l’étalon or « strict », qu’ils prirent fin. Après avoir supprimé toutes les monnaies locales ainsi que le Free Banking, les Etats européens imposèrent la monnaie émise par la banque centrale (à l’époque reliée à l’or) comme unique moyen de paiement. Nous fonctionnons encore dans ce cadre.

Qu’est ce qu’une monnaie complémentaire ? Une monnaie complémentaire, ou locale, est une monnaie gérée par une association qui circule dans une zone géographique donnée. Chaque particulier ou commerçant est libre d’y adhérer et de l’utiliser « en complément » de la monnaie officielle. Il n’a aucun caractère obligatoire, il faut que l’acheteur et le vendeur souhaitent l’utiliser, la monnaie officielle garde sa prééminence Elle ne verse aucun intérêt, elle est donc destinée à la circulation et non pas à la thésaurisation. Son cours peut être relié à la monnaie officielle, ou à des biens réels (le WAT au Japon, qui vaut 1 kWh d’électricité produit par des énergies renouvelables).

Ces monnaies permettent de réaliser des transactions qui ne se feraient pas dans la monnaie officielle. Elles favorisent la fixation et la relocalisation de l’activité économique. Elles apportent – on le mesure – un surcroît d’activité et de pouvoir d’achat, ainsi qu’une plus grande résilience du système financier dans son entier (un système monétaire diversifié « amortit » les crises financières). Ces monnaies connaissent une vraie vogue depuis plusieurs années, on en compte plus de 5000 à travers le monde, mais l’Afrique reste encore à l’écart de ce mouvement.

Surtout, ces monnaies ont une vertu pédagogique, à base de confiance entre acteurs économiques d’une région donnée, et d’une monnaie saine où il n’y a aucune création monétaire ex-nihilo (l’argent créé est la contrepartie d’échanges réels, point).

Et allons plus loin. Nous avons dit qu’une monnaie complémentaire pouvait être reliée à un actif réel, mais quel est le meilleur d’entre eux ? L’or bien sûr, la monnaie ancestrale. Ainsi, permettons à l’or de circuler comme monnaie complémentaire. On parle de projets de monnaie panafricaine, la voici ! On le voit avec la crise de l’euro, l’Afrique doit absolument éviter 1) une monnaie unique, 2) la monétisation, à laquelle se livre la BCE (les « LTRO »), car tout cela risque de se terminer en hyperinflation et en ruine (emportant au passage le franc CFA qui lui est relié). En faisant une monnaie en or circulant à travers tout le continent entre les acteurs qui le souhaitent, l’Afrique signerait une réussite magistrale. Chaque pays pourrait la frapper à son effigie, tout en gardant un format et un poids d’or fin identique (comme l’Union latine à la fin du XIXe siècle).

Les Etats, en Afrique comme partout ailleurs, ont toujours tendance à abuser de leur pouvoir monétaire, par la dette et la monétisation. Contournons-les, en quelque sorte, par des monnaies locales ancrées dans des communautés, et par une monnaie internationale, la seule qui ait toujours marché, l’or. Un jalon essentiel sera posé : la confiance dans les monnaies que l’on utilise constitue un élément déterminant du développement économique.

Philippe Herlin - Le 22 mars 2012. Philippe Herlin est chercheur en finance et en économie et développe la notion de monnaie complémentaire dans Repenser l’économie (Eyrolles 2012)

http://www.philippeherlin.com/