A quand la fin des mariages d’enfants en Afrique ?

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A quand la fin des mariages d’enfants en Afrique ?

La journée de l’enfant africain, le 16 juin, a été instituée par l’Union Africaine en souvenir du massacre de centaines d’enfants lors d’une marche pour leurs droits à Soweto dans une « Afrique du Sud apartheid » le 16 juin 1976. A cette occasion, plusieurs pays n’ont pas manqué d’organiser différentes activités pour montrer leur engagement dans la protection de l’enfance. Mais, en dépit de cet engouement pour la cause des enfants, le constat est que la situation de ceux-ci semble très préoccupante sur le continent. En témoignent les mariages d’enfants, phénomène encore observable dans nos Etats malgré une prise de conscience, notamment avec le lancement d’une campagne continentale ainsi que des plans d’actions nationaux dans un nombre restreint mais croissant de pays.

Si le mariage d’enfant est un problème d’envergure mondiale, il faut reconnaître que le continent africain a l’un des taux de mariages précoces les plus élevés au monde. Une étude réalisée en 2015 par l’UNICEF révèle par exemple qu’en Afrique centrale, 42% des filles sont mariées ou vivent maritalement avant l’âge de 18 ans. En Afrique subsaharienne, 40% de filles sont concernées alors qu’en Afrique orientale et australe le mariage d’enfants affecte 37% des femmes. Selon cette étude, si la tendance actuelle se poursuit, le nombre devrait doubler d’ici 2050. L’Afrique raflerait alors à l’Asie du sud la première place sur le triste podium des régions comptant le nombre le plus élevé de filles-épouses. Un tableau peu élogieux qui traduit toute la difficulté des Etats africains à lutter contre ce fléau. C’est que, sous-tendu par plusieurs facteurs, le mariage d’enfants est un problème complexe et multidimensionnel.  

Il faut d’abord prendre en compte les traditions et normes sociales qui malheureusement cautionnent cette pratique.  Dans de nombreux endroits en effet, le mariage des enfants est une tradition qui persiste de génération en génération et se décline sous différentes formes selon les communautés. Ainsi, dans les communautés rurales du nord-est de l’Ethiopie, on parle de telefa lorsqu’un homme kidnappe, cache et viole une fille, afin de pouvoir prétendre au mariage en tant que père de son enfant à naître. Courante au Ghana, au Bénin et au Togo, la tradition trokosi quant à elle, consiste à offrir une jeune fille vierge à un prêtre local pour obtenir le pardon divin quand un membre de la famille commet un crime. En fait, dans ces traditions, le concept de l'enfant est différent. Dès qu'il montre les premiers signes physiques de puberté, il est déjà considéré comme un adulte. En outre, diverses pratiques sociales telles la faible utilisation de la contraception qui conduit à des grossesses pendant l'adolescence, le souci de renforcer des alliances familiales ou acquérir un statut social et la mauvaise interprétation de la religion peuvent justifier le mariage précoce.

En plus de cet aspect socio-culturel, il faut également relever que la dimension économique constitue un ressort supplémentaire de cette pratique. Pour de nombreuses familles vivant dans la pauvreté, le mariage des enfants est une source de revenus et donc une stratégie de survie économique. Cette attitude témoigne de la faible valeur accordée dans la société aux filles souvent perçues soit comme un fardeau soit comme une marchandise. De plus, donner une fille en mariage est considéré comme un moyen d’assurer sa sécurité, en particulier dans les zones où les filles sont exposées au risque de violence physique ou sexuelle.

Mais, un élément non moins important est la déliquescence de la justice. En effet, dans certains pays, il n’existe pas de lois sanctionnant le mariage de mineurs. Tel est le cas par exemple de la Gambie, de la Guinée équatoriale ou encore du Gabon. Dans d’autres pays, quand bien même elles existent, ces lois ne sont pas appliquées. Dès lors, beaucoup de familles ignorent et enfreignent la loi. Dans certaines régions, cette violation est si répandue que les poursuites sont rares. Pire est la situation dans certains Etat où la loi pénale oblige le violeur à épouser sa victime souvent mineure. Tel a été longtemps le cas en Mozambique jusqu’à la modification du code pénal survenue en 2014.

Quels que soient les facteurs et les justifications invoqués, le mariage des enfants a des conséquences graves et préjudiciables pour les filles. Il compromet leur santé et leur éducation, ainsi que les possibilités de réalisation de leur potentiel. Pour chacune de ces filles, le mariage met fin à leurs rêves, leurs ambitions et parfois même leur vie. Le mariage d’enfants, disons-le, est le viol d’une joie de vivre, le viol d’une confiance, le viol d’un rêve, voire le viol de toute une vie.

Ainsi pour mettre fin à ce fléau, les Etats depuis quelques temps, élaborent des stratégies nationales ou d’autres initiatives. On peut citer, entre autres, la Zambie où une campagne nationale de trois ans a été lancée depuis 2013, ou encore l’Egypte et l’Ethiopie qui ont tous deux mis en place une stratégie nationale en 2014. Mais, bien que la volonté politique d’aborder la question du mariage des enfants semble plus présente que jamais, il est évident qu’il reste beaucoup à faire.

Les gouvernements devraient donc, en collaboration avec les organisations de la société civile, les partenaires du développement, les leaders de communautés locales, et d’autres acteurs, élaborer des plans d’action actionnant tous les leviers culturels, sociaux et économiques. Pour Girls No Brides (une coalition internationale de 500 ONG luttant contre le mariage précoce), ces plans d’actions nationaux doivent inclure l’autonomisation des filles, la mobilisation des familles et des communautés en tant qu’agents du changement, ainsi que la fourniture des services de santé, d’éducation et de justice. En outre, les Etats devraient mettre en un cadre juridique favorable, y compris une législation qui fixe à 18 ans l’âge minimum requis pour le mariage et qui supprime les lacunes juridiques telles que le consentement des parents ou le recours aux lois coutumières. Il faudrait également renforcer les systèmes de registres d’état civil qui enregistre les naissances et mariage. Enfin, la lutte ne peut réussir sans l’autonomisation économique des communautés pauvres et des femmes.

Espérons que ces actions permettront d’avancer vers un monde où le mariage d’enfants n’existe plus, et où les filles et les femmes peuvent réaliser leur plein potentiel dans toutes les sphères de leur existence.

Zakri Blé Eddie, Etudiant en droit, Abidjan-Cocody. Le 24 juin 2016.