Michael Waltzer : "Bien sûr"

Version imprimableVersion imprimable

La concurrence sur le marché met les gens sous pression et les conduit à briser les règles ordinaires de conduite décente et puis à produire de bonnes raisons pour le faire. Ce sont ces rationalisations – l’interminable aveuglement nécessaire pour toucher de fond sans que cela ne nous dérange - qui corrodent le caractère moral. Mais ce n'est pas en soi un argument contre le libre marché. Pensez aux manières dont le fonctionnement politique démocratique corrode aussi le caractère moral. La concurrence pour le pouvoir politique met les gens sous pression – les conduisant à proférer des mensonges dans les meetings publics, à faire des promesses qu'ils ne peuvent pas respecter, à prendre l'argent d’individus peu fréquentables, à compromettre les principes qui ne devraient pas être compromis. Tout cela doit être défendu de quelque manière, et le caractère moral ne survit pas à cette défense – ou du moins, il n’en sort pas indemne. Mais ces défauts évidents ne constituent pas un argument contre la démocratie.

Bien sûr, les concurrences économique et politique produisent également des projets de coopération de types différents - les partenariats, entreprises, partis ou syndicats. Au sein de ces projets, l'empathie, le respect mutuel, l'amitié et la solidarité sont développés et renforcés. Les gens apprennent le donnant-donnant de la délibération collective. Ils établissent des positions, prennent des risques, et font des alliances. Tous ces processus forgent le caractère. Mais parce que les enjeux sont si élevés, les participants à ces activités apprennent aussi à se surveiller et se méfier les uns les autres, à dissimuler leurs projets, à trahir leurs amis... Nous connaissons la suite, du Watergate à Enron. Ils deviennent des « personnages » dans des histoires familières de corruption dans les entreprises, de scandales politiques, d’actionnaires victimes de fraude, et d’électeurs trompés. Que l'acheteur prenne garde ! Que l'électeur se méfie !

Est-il possible de rendre la concurrence politique et économique sûre pour les hommes et les femmes ayant une morale ? Elle ne peut certainement pas être entièrement sûre. Les marchés libres et des élections libres sont intrinsèquement dangereux pour tous les participants, non seulement parce que les mauvaises personnes, les mauvais produits, et les mauvaises politiques peuvent l'emporter, mais aussi parce que le coût de la victoire des bonnes personnes, des bons produits et des bonnes politiques peut être trop élevé. Nous ne traitons pas, toutefois, les dangers des marchés et des élections de la même manière. Nous travaillons dur pour fixer des limites à la compétition politique et pour ouvrir la politique à la participation de mortels ayant plus ou moins de morale. Les politiciens ne sont pas globalement reconnus comme des exemples de morale ces temps-ci, en partie parce qu'ils vivent tant sous l'œil des médias, et chaque petit péché ou chaque petite manie sera diffusé dans le monde entier.

Néanmoins, les démocraties constitutionnelles ont réussi à arrêter les pires formes de corruption politique. Nous sommes libérés des caprices des tyrans, de l'arrogance aristocratique, de la répression, des arrestations arbitraires, de la censure, des procès pour l’exemple. Nous ne sommes pas si libres que nous n'ayons pas besoin de défendre notre liberté avec vigilance, mais assez libres pour organiser cette défense. Les politiciens qui mentent trop souvent ou ne respectent pas assez leurs promesses ont tendance à perdre les élections. Non, la pire des corruptions de notre vie publique ne vient pas de politique mais de l'économie, et ce, parce que nous n'avons pas ces mêmes limites constitutionnelles au comportement de marché.

Sans doute la plus importante réalisation de la démocratie constitutionnelle a-t-elle été de débarrasser la politique du désespoir. Perdre le pouvoir ne signifie pas se faire tirer dessus. Les partisans du côté des perdants ne sont pas réduits en esclavage ou exilés. Les enjeux de la lutte pour le pouvoir sont inférieurs à ce qu'ils étaient, ce qui améliore grandement les possibilités d’une conduite morale. L'État providence moderne est censé faire la même chose pour l'économie : il « constitutionnalise » le marché en fixant des limites sur ce qui peut être perdu. Mais en fait, aux États-Unis au moins, nous n'avons pas grand’ chose dans cette espèce de constitutionnalisme de marché. Pour trop de gens, la lutte concurrentielle est presque désespérée. Le risque ici est lié à la survie d'une famille, aux soins de santé pour les enfants, à une éducation décente, à la dignité des personnes âgées. Et de tels risques ne laissent pas beaucoup de place pour la morale. Les gens décents agiront décemment, et la plupart des gens sont décents quand ils peuvent l’être. Pourtant, les effets de la lutte sont régulièrement corrosifs.

Une autre réalisation du constitutionnalisme a été de fixer des limites au pouvoir politique des hommes et les femmes les plus puissants. Ils doivent vivre avec des contre-pouvoirs, les partis et mouvements d'opposition, des élections périodiques, une presse libre et parfois critique. Le principal point de ces restrictions est de minimiser le dommage que les caractères déjà corrodés peuvent causer. Mais certains de nos politiciens intériorisent effectivement les contraintes, et cela est un processus important de la formation du caractère.

Le constitutionnalisme de marché fixerait des limites similaires au pouvoir économique des hommes et des femmes les plus riches. Mais encore une fois, de toute évidence, nous n'avons pas grand chose d'une constitution de marché. Les restrictions à la puissance économique sont très faibles : le contre-pouvoir des syndicats a été considérablement réduit, le système fiscal est de plus en plus régressif, la réglementation des services bancaires, de l'investissement, des politiques de prix, et des fonds de pension est pratiquement inexistante. L'arrogance de l'élite économique de ces dernières décennies a été étonnante. Et il semble clairement qu'elle peut faire à peu près tout ce qu'elle veut. Ce genre de pouvoir, comme Lord Acton l’écrivait jadis, est profondément corrupteur.

La corruption s'étend à la politique, où l'influence de l'argent, gagné sans retenue sur un marché sans frein, porte atteinte à la constitution politique. Vous avez besoin d'argent, disons, pour mener une campagne politique (pour un bon candidat ou une bonne cause), et voici que quelqu'un - un banquier, un géant de l’entreprise - qui a beaucoup d'argent vous le propose à un prix : des politiques ou des lois qui permettront d'améliorer sa position sur le marché. Le concurrent prend l'argent de cette manière, autant qu'il le peut. Quel caractère va-t-il résister à la corrosion désormais ?

Certains diront sans doute : n'est-ce pas la façon dont le caractère est testé ? Si le constitutionnalisme de marché limite le pouvoir de la richesse et que l'État providence réduit la peur de la pauvreté, ne rendons-nous pas la vertu trop facile ? Plus facile, peut-être, mais jamais très facile. Considérons à nouveau l'analogie politique : rendons-nous la vertu trop facile lorsque l'on nie le pouvoir tyrannique aux présidents et quand nous protégeons les faibles contre la persécution ? Les pressions corrosive de la compétition électorale ne disparaissent pas. Nous fixons des limites à ces pressions par respect pour la faiblesse humaine. Et si nous devons faire cela à l’égard des gouvernements, nous devons absolument le faire à l’égard des marchés.

Michael Walzer est professeur émérite à l'École des sciences sociales à l'Institute for Advanced Study à Princeton, New Jersey. Il est rédacteur de The New Republic, co-rédacteur en chef de Dissent, et l'auteur, plus récemment, de Thinking Politically.