Rick Santorum : "Non."

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En fait, les marchés ont besoin de caractère moral s’ils doivent être vraiment libres, et des marchés vraiment libres, à leur tour, promeuvent le caractère moral. Mais les marchés libres ne sont pas garants de la morale. Comme le montre aujourd'hui l'environnement culturel, le libre marché tend à accroître certains risques moraux.

En tant que politicien, je pourrais sembler moins apte à répondre à cette question qu'un économiste. Mais en tant que politicien, j'ai appris beaucoup de choses dans les années que j'ai passées à discuter de la liberté, de la morale et de l'économie avec des milliers d'Américains. Ces expériences m'ont appris que le mot le plus important dans le « libre marché » est « libre » - qu'un marché libre est davantage une réalité politique et morale qu'économique.

Le marché libre dépend et récompense de nombreuses vertus humaines. Par exemple, les acteurs du marché doivent développer la vertu de prudence – le soin, la prévoyance, et un jugement correct quant aux meilleures façons d'appliquer une règle générale dans des circonstances particulières. Les acteurs du marché doivent faire des promesses et les tenir, même quand une erreur de jugement signifie qu’il n’est pas rentable de respecter une promesse particulière. Ces habitudes résultent en un capital social augmenté, ce qui est le meilleur lubrifiant pour la machine du libre marché.

Le succès sur le marché libre dépend du labeur et du zèle. Les participants paresseux ou manquant de persévérance ne durent pas longtemps en affaires. En outre, la participation directe dans une économie de marché favorise l'autonomie et un sain individualisme. Les participants ont l'habitude de voir les problèmes comme des opportunités et de les résoudre par leurs propres efforts.

Mais ici nous rencontrons notre premier contrôle. Les critiques accusent souvent les marchés libres et la motivation du profit de promouvoir un individualisme égoïste malsain, qui élève la préoccupation de soi par-dessus tout et heurte les obligations sociales. Mais l'individualisme est parfaitement compatible avec la solidarité sociale et la charité envers autrui. En fait, l'individualisme sain - la croyance d'un individu dans sa propre puissance à subvenir à sa famille et à soi-même, à provoquer des changements sociaux nécessaires - est la condition nécessaire de la solidarité envers ses congénères et de la charité envers autrui dans le besoin. En effet, comme George Gilder l’a défendu avec éloquence, les acteurs dans une économie de marché sont par nature orientés vers le service aux autres : ils découvrent les besoins raisonnables d’autrui et les satisfont avec des produits et des services utiles.

Bien que les économies de marché ont tendance à promouvoir et récompenser de nombreuses vertus, il ne faut pas assimiler l'économie de marché avec la vertu et la morale. Premièrement, les marchés ne peuvent pas exister sans normes morales, sans droits et obligations tels que la propriété privée et l'échange pacifique. De nombreux économistes expliquent des questions morales basiques telles que la propriété, l'illégitimité du vol, et même l'illégitimité de l'esclavage en termes de la prétendue « efficacité » de ces normes. Qu’ils le fassent. Mais il est impossible de déduire les normes fondamentales qui rendent possible le libre marché des principes du libre marché eux-mêmes. La raison : l’analyse en termes d’« efficacité » dépend de l'échange volontaire et pacifique, qui dépend du respect juridique ou social d'un ordre moral préexistant.

Deuxièmement, alors que les marchés libres peuvent contribuer à la vertu et la morale, ils ne sont nullement leurs garants. Les facteurs du marché tels que la motivation du profit peuvent devenir déséquilibrés et trop se transformer en une priorité, conduisant à la cupidité et à l'égoïsme. La solution n'est pas de condamner l'économie de marché, mais plutôt d'enseigner à ses participants de se concentrer sur le service aux autres à la fois à l'intérieur et à l'extérieur des échanges économiques, et de maintenir le profit et l’intérêt personnel en équilibre avec la famille, les besoins communautaires et la promotion de la confiance et d'autres biens sociaux. En outre, le principe de base du marché consistant à faire des profits en répondant aux besoins des autres peut causer des problèmes si les besoins en question sont des vices. Bien que les acteurs du marché doivent être prudents et ne pas imposer un puritanisme étroit à leurs clients, il y a des points où la recherche du profit peut dépasser clairement les frontières morales.

Cette tension pose une question plus large au-delà des marchés libres : la liberté elle-même corrode-t-elle la morale ? En regardant l'état lamentable de la culture américaine contemporaine, on pourrait être tenté de répondre que oui. Nous sommes constamment bombardés de statistiques peu encourageantes sur l'état de la décadence morale, de la pornographie à l'infidélité conjugale en passant par l'usage de drogues ou la criminalité. Cette dégradation a entraîné de la transformation de la liberté, mieux définie comme la liberté avec responsabilité, en licence, la liberté de faire ce que l’on veut, indépendamment des effets sur les autres.

La conception de la liberté des fondateurs de l'Amérique en tant que liberté ayant un sens, orientée vers quelque chose de plus important que soi-même, diverge fortement de la vision qu’a aujourd’hui la pop culture de la liberté en tant qu’absence de toute restriction aux pulsions et désirs immédiats. Le Pape Jean-Paul II opérait à juste titre une distinction entre la vraie liberté de faire ce que nous devons faire d'une manière qui rend l'utilisation de notre situation unique et de nos talents uniques - la liberté des moyens - à la fausse liberté de faire ce que nous voulons, quelque ignoble soit le but ou le désir - la liberté des fins. Les buts de l'homme et les biens de l'homme, qui nous sont donnés par notre nature, ne sont pas des choses que nous pouvons librement définir et redéfinir. Nous ne nous épanouissons pas quand nous faisons ce que nous voulons au moment t, mais lorsque nous choisissons des biens plus élevés et des objectifs à long terme. Ce genre de dynamique de l'homme exige de l'autodiscipline et de la créativité.

En fin de compte, comme nous le trouvons trop souvent aujourd'hui aux États-Unis, la vision licencieuse de la liberté conduit à un mépris de la morale et du licite. Cette tendance se traduit concrètement par moins de liberté, parce que les gens deviennent esclaves de leurs passions et finissent par ne plus tenir compte des droits et empiètent sur la liberté d'autrui. Cette compréhension licencieuse de la liberté sape le bon fonctionnement des marchés libres, qui dépendent de l'honnêteté, de la confiance, de la responsabilité, de l'autonomie, et du fait de fixer et tenter d’atteindre des objectifs à long terme.

Les marchés libres ne corrodent pas le caractère moral, mais ils peuvent augmenter le risque de certains types de problèmes moraux. Et tandis que les marchés libres jouent sans aucun doute un rôle important dans la promotion de la vertu, des familles et des communautés fortes sont nécessaires pour favoriser la vertu individuelle et la liberté que cette vertu permet. Comme d'autres aspects d'une société libre et juste, les marchés libres dépendent de la morale individuelle – du fait d'apprivoiser nos passions et pulsions égoïstes et de choisir les objectifs qui nous sont donnés par la Nature et le Dieu de la Nature.

Rick Santorum, sénateur américain de la Pennsylvanie de 1995 à 2007 et membre de la Chambre des représentants américaine de 1991 à 1995, écrit une chronique bimensuelle dans le Philadelphia Inquirer et est un membre de l'Ethics and Public Policy Center.