Robert B. Reich : "Nous préférons ne pas savoir"

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La plupart d'entre nous sommes des consommateurs qui cherchent à obtenir les meilleurs prix possible sur le marché. La plupart d'entre nous sont aussi des êtres moraux qui tentent de faire de bonnes choses dans nos communautés et nos sociétés. Malheureusement, nos désirs de marché sont souvent en conflit avec nos engagements moraux. Alors, comment pouvons-nous faire face à ce conflit ? Trop souvent, nous l'évitons. Nous préférerions que les décisions que nous prenons en tant que consommateurs ne se reflètent pas sur nos caractères moraux. De cette façon, nous n'avons pas à faire de choix inconfortables entre les produits et services que nous voulons et les idéaux auxquels nous aspirons.

Par exemple, lorsque les produits que nous voulons peuvent être fabriqués à un prix plus avantageux à l'étranger, les meilleures offres que nous pouvons obtenir sur le marché peuvent se faire au détriment des emplois de nos propres voisins et de leurs salaires. Souvent les offres alléchantes se font au détriment de nos « Grand’ rues » - le cœur de nos communautés - car nous pouvons obtenir des prix plus bas chez les détaillants de grande surface à la périphérie de la ville. En tant qu'acteurs moraux, nous nous soucions du bien-être de nos voisins et de nos collectivités. Mais en tant que consommateurs nous sommes impatients de rechercher des offres qui pourraient compromettre le niveau de vie de nos voisins et le voisinage de nos communautés. Comment pouvons-nous faire face à ce conflit? Habituellement, en l'ignorant.

De même, en tant qu'êtres moraux, nous voulons nous considérer comme les gardiens de l'environnement, avec l'intention de préserver les générations futures. Mais en tant que consommateurs, souvent nous ne tenons pas compte de cette aspiration morale. Beaucoup d'entre nous continuent à acheter des voitures qui crachent du carbone dans l'air, et certains d'entre nous passons beaucoup de temps à voler d'un endroit à l'autre dans les avions à réaction qui ont une empreinte carbone plus grande encore. Et nous achetons souvent des articles à bas prix en provenance de pays pauvres où les normes environnementales sont laxistes et où les usines déversent des produits chimiques toxiques dans les eaux ou des polluants dans l'air. Comment concilier notre position morale sur l'environnement avec nos habitudes d'achat ? Au-delà de l'achat occasionnel de produits « verts », généralement nous n’essayons même pas.

Nos transactions de marché ont toutes sortes de conséquences morales que nous préférons ne pas connaître. Nous pouvons faire de bonnes affaires parce qu’un producteur a réduit les coûts en s'implantant dans les pays pauvres et embauché des enfants qui travaillent douze heures par jour, sept jours par semaine, ou en éliminant les avantages sociaux en termes de santé et de retraite de ses employés américains, ou en faisant des économies sur la sécurité des travailleurs. En tant qu'êtres moraux, la plupart d'entre nous ne choisirait pas volontairement ces résultats, mais en tant que demandeurs d'offres alléchantes nous en sommes responsables.

En général, nous évitons d'aborder les conflits entre nos impulsions « de marché » et nos idéaux moraux de deux façons. Tout d'abord, si nous apprenons les résultats moralement répréhensibles tels que ceux que j'ai décrits ci-dessus, nous en attribuons la responsabilité aux producteurs et aux vendeurs plutôt qu’à nous-mêmes en tant que consommateurs. Nous pensons, par exemple, que les détaillants en grande surface sont entièrement responsables du fait de donner à leurs employés des salaires bas ainsi que du drainage des affaires au détriment des petits commerces, ou que les constructeurs automobiles sont responsables de la production de voitures qui émettent tant de pollution carbone.

Pourtant, cette logique est erronée. Les producteurs et les vendeurs ont généralement peu de choix et doivent réduire les coûts aussi bas, sinon plus bas, que leurs concurrents. Nos demandes incessantes d’offres alléchantes les obligent à opérer ainsi. Ils savent que s'ils ne parviennent pas à nous offrir ce que nous voulons, nous sommes susceptibles de donner notre argent à leurs concurrents. Les résultats moralement répréhensibles que nous leur reprochons sont souvent les effets collatéraux inévitables de leurs tentatives de répondre à nos propres exigences pour des offres alléchantes.

La deuxième façon dont nous évitons de faire face à ces conflits est en compartimentant nos désirs de marché pour les isoler de nos conceptions morales. En réalité nous « blanchissons » notre argent par le biais du mécanisme de marché. Lorsque nous achetons auprès d'un vendeur qui est le franchisé local d'un détaillant géant, et que le détaillant géant obtient le produit à travers un réseau de distribution qu'il obtient lui-même auprès d'un fabricant, et que ce fabricant assemble des composants spécialisés d’un sous-traitant qui emploie à son tour des sous-traitants dans le monde entier, les conséquences sociales de notre achat sont si lointaines que nous pouvons facilement nous protéger de toute responsabilité morale. Nous ne voyons tout simplement pas le lien entre nos choix de consommation et, par exemple, l'enfant travaillant dans un pays pauvre ou nos voisins ayant perdu leur emploi et leurs salaires.

Bien sûr, certains consommateurs font leurs courses avec un œil sur ces conséquences morales très éloignées, et certaines entreprises se targuent de vendre des biens et services produits de façon socialement et moralement responsable. Mais l’expérience démontre que la plupart des consommateurs ne veulent que les bonnes affaires. Même si nous aimons nous associer à des marques responsables, la plupart d'entre nous ne veulent pas payer de supplément pour des produits responsables.

Le marché ne corrode pas notre caractère. Il nous permet plutôt, de ces deux manières, de nous protéger de tout véritable test de notre caractère. Il nous permet ainsi de conserver nos idéaux moraux, même quand nos choix sur le marché entraînent des résultats qui violent ces idéaux.

Si le mécanisme de marché étaient tellement transparent que nous ne pourrions éviter de connaître les effets moraux de nos décisions d'achat, sans doute choisirions-nous alors soit de sacrifier un peu de confort matériel pour le bien de nos idéaux ou de sacrifier les idéaux afin d'avoir le confort. Ce serait un véritable test. Sans cette transparence, nous n'avons pas besoin de sacrifier l’un ou l'autre. Nous pouvons obtenir les offres alléchantes et simultanément éviter nos scrupules moraux sans problème.

Robert B. Reich est professeur de politique publique à l'Université de Californie à Berkeley. Il a publié douze livres sur les politiques publiques et a servi dans trois administrations, plus récemment en tant que secrétaire du travail sous la présidence de Bill Clinton.