Michael Novak : "Non ! Et puis, oui"

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À la naissance de l'Amérique, la plupart des sociétés étaient organisées sur la base d'une aristocratie foncière ou d'un puissant establishment militaire. Les fondateurs de l'Amérique ont rejeté ces modèles et ont soutenu énergiquement que la nouvelle société, fondé sur la liberté du commerce, génèrerait à la fois une plus grande série de vertus et se révèlerait plus favorable à l’état de droit. Une telle société serait consacrée non pas à la poursuite du pouvoir, mais à la création de l'abondance. Comme Alexander Hamilton le notait dans le Federalist Paper n ° 12: « La prospérité du commerce est maintenant perçue et reconnue par tous les hommes d’État éclairés comme la source la plus utile et la plus productive de richesse nationale, et est donc devenue un objet principal de leurs soucis politiques ». Le commerce éloignerait les hommes des sources antérieures de division et de faction. Leurs passions se détourneraient des causes politiques vers l'activité de marché, et l'esprit de coopération nécessaire pour le marché libre rattacherait progressivement leur loyauté à une république plus étendue.

Une société commerciale serait par ailleurs bien, bien meilleure pour les pauvres, et aurait un effet bénéfique sur la morale publique et personnelle. Grâce à leur étude attentive de l'histoire, les fondateurs avaient appris qu'une société fondée sur la puissance militaire tend à développer une sensibilité belliciste qui la rend erratique - trop encline à mener des guerres d’orgueil - à grands (et répétitifs) frais pour les pauvres. Les générations les unes après les autres n’avaient connu que peu de progrès pour se sortir de la pauvreté, affirmait jadis le philosophe écossais David Hume. Les guerres d'honneur et de vengeance et les querelles entre empereurs, monarques, et barons effaçaient à chaque fois les petites étapes de progrès réalisés par les pauvres.

Quant aux aristocraties foncières, leurs cours s’adonnaient bien trop aux détournements, divertissements, séductions, et à la décadence. Même si de nombreux barons et autres comtes chevaliers étaient de bons soldats et levaient leurs propres armées, leur vie était dans l'ensemble oisive. Ils vivaient tranquillement des ressources de leurs propriétés et du travail des paysans. Ils formaient des armées afin d'utiliser leurs propres excédents agricoles, que les routes primitives et l'absence d’état de droit (en dehors des grandes villes) empêchaient de devenir une source productive de commerce.

L'organisation d'une nouvelle société sur la base de l'aristocratie ou de l'armée ne serait pas sans danger pour la république, conclurent les fondateurs de l'Amérique. Une république aurait besoin d’hommes indépendants, autodidactes, inventifs, créatifs et n'ayant pas peur de se salir les mains, fiers d'être des travailleurs acharnés, épris d'innovation, et déterminés à trouver de meilleures façons de faire les choses. L'indépendance et l'innovation, conduisant à une amélioration constante du bien commun, seraient le fruit d'une société commerciale, au moins pour une république libre, comme les États-Unis naissants.

Les fondateurs pensaient en outre qu’une société bâtie sur le commerce devrait établir la responsabilité personnelle devant la loi. Sans une société respectueuse de la loi, s'appuyant sur les tribunaux pour faire respecter les contrats, comment des hommes et des femmes exerçant dans le commerce pourraient-ils prendre des risques importants avant même d'avoir reçu le paiement intégral de leurs efforts? Les navires envoyés de la Nouvelle-Angleterre pour ramener du thé de l'Asie devaient être payés avant de pouvoir revenir et de vendre leurs marchandises. Il fallait combattre les pirates, non seulement par le droit écrit, mais en faisant respecter ce dernier à la pointe du fusil en haute mer (d’où les campagnes de Jefferson contre les pirates barbaresques). Il n’est donc pas étonnant que la devise d'Amsterdam, alors l'une des grandes capitales commerciales du monde et objet d'admiration des Pères fondateurs, était « Commercium et Pax » : le commerce favorise la paix. Le commerce est ce que les voisins s’échangent en paix, plutôt que ce qu’ils s’approprient par la guerre.

Nos ancêtres croyaient qu'une société commerciale enseignerait à tous ses membres le travail assidu, la régularité, et l'innovation. Elle enseignerait également aux Américains à faire preuve d'audace dans l'aventure (comme les capitaines de Nouvelle Angleterre), de modestie dans leurs attentes de gain, et d’économie dans leur réinvestissements répétés de ces gains. Ces activités seraient une alternative à la consommation ostentatoire de la vieille aristocratie foncière. Une société commerciale a encouragé des citoyens honnêtes, responsables, pleins d'abnégation, et orientés vers l'avenir. Ces citoyens-là s’avèrent particulièrement nécessaires pour rendre les républiques libres prospères et respectueuses de la loi.

Parce que les racines de la société commerciale (les habitudes de l'innovation et l'invention, le bonheur de travailler dur, la concentration sur l'avenir) viennent d’impératifs dans les religions juive et chrétienne, il n'a pas été trop compliqué pour les fondateurs de l'Amérique de reconnaître le rôle crucial de la religion et la morale dans la lutte contre les instincts commerciaux, pour les maintenir à l’intérieur de limites et les détourner de l'autodestruction. Comme le notait Tocqueville, il y a beaucoup de choses que la loi américaine n'empêche pas les citoyens de faire, mais qui est interdit par leur religion.

D'autre part, les succès d'une république commerciale produisent également, au fil du temps, diverses influences débilitantes qui corrodent la force morale de ces sociétés. Les jeunes générations prennent pour acquis la prospérité gagnée par les sacrifices de leurs ancêtres. Certains veulent échapper à la discipline d'une république commerciale, et certains n’ont que mépris pour les mœurs retenues de leurs ancêtres. Les générations habituées à travailler dur et à l’autodiscipline peuvent céder la place aux nouvelles générations qui veulent entendre un autre air de musique, pour se rebeller, préférant se prélasser dans l'oisiveté, plutôt que de suer à de basses besognes. Une génération qui tient à épargner pour demain est remplacée par une génération insouciance, désirant vivre juste pour aujourd'hui.

De la sorte, le succès même d'une république commerciale tend à miner la résistance morale des jeunes. Le sociologue Daniel Bell a surnommé ces cycles d’une roue qui tourne « les contradictions culturelles du capitalisme ». En d'autres termes : une morale forte au départ, mais au fil du temps, la morale débauchée.

Nous pouvons voir tout autour de nous l'accélération de la décadence morale. Mais une telle décadence morale n'est qu'une issue possible, et non pas nécessaire. Bien mis en garde contre elle, nous pouvons faire des efforts particuliers pour surmonter son attraction. De cette façon, la plus grande tâche d'une société commerciale devient l'approfondissement moral et culturel, un retour aux racines spirituelles, ce que nos ancêtres appelaient le « grand éveil ».

Selon l'aveu même de l’économiste lauréat du prix Nobel, Robert Fogel, les États-Unis sont maintenant dans la phase ascendante lente d'un quatrième grand éveil. Il est caractérisé par un retour aux sources, mettant l'accent sur la famille, avec une invitation aux jeunes à développer les habitudes de la volonté et de l'esprit qui sont les meilleurs garants de la force de caractère. Ces jeunes sont le meilleur espoir de la vitalité future de nos libertés républicaines et de la créativité commerciale.

Michael Novak est Jewett George Frederick Scholar en religion, philosophie et politique publique à l'American Enterprise Institute. Il a écrit plus de vingt-cinq ouvrages dont Une éthique économique : les valeurs de l’économie de marché.