Kay S. Hymowitz : "Oui, trop souvent."

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Les critiques comprennent à juste titre que le libre marché porte atteinte à l’organisation traditionnelle et locale dont les uns et les autres dépendent pour enseigner et maintenir la morale. Considérons en particulier l'expérience des enfants. Ils apprennent d'abord la morale dans leurs familles, avec lesquelles ils sont le plus émotionnellement liés. L’amour attache les enfants à des conventions morales et suscite des émotions morales essentielles comme la sympathie et la culpabilité. Dans une société préindustrielle, ces habitudes morales sont encore renforcées par la tribu ou le village, ainsi que par des institutions religieuses et des contes populaires. Le développement de l'enfant est entouré par une sorte de complot des enseignants de la morale, montrant les leçons de caractère, par les mots et par les actes.

Les économies de marché affaiblissent cette conspiration culturelle de trois façons puissantes. Tout d'abord, elles introduisent la nouveauté, qui remet en question les habitudes culturelles les vérités morales établies. Deuxièmement, elles excitent le désir individuel d'une manière qui peut facilement affaiblir l'autodiscipline et les obligations morales qui rendent les marchés libres prospères. (Comme le sociologue Daniel Bell l’a fait valoir de manière célèbre, les marchés peuvent finir par cannibaliser leur propre infrastructure morale.) Et, troisièmement, à mesure qu'ils avancent, les économies de marché deviennent plus susceptibles de traiter l'enfant en devenir de socialisation comme un être autonome, un acteur adulte plutôt que comme une personne dépendante et immature. Ils transforment souvent l'élève docile des obligations morales en un sceptique, ou même un résistant.

Deux des nouveaux produits les plus influents du 20ème siècle, l'automobile et la télévision, illustrent parfaitement ce potentiel du marché pour diluer le consensus moral et les loyautés personnelles. En exportant les « gens de l’intérieur » et en importants les « gens de l’extérieur », la voiture a réduit l'emprise de la communauté locale et ses exigences morales. En permettant aux pères de trouver un emploi loin de chez eux, elle a accéléré la séparation entre travail et vie familiale. En effet, l'évolution du marché a été la cause directe des « sphères séparées » qui ont placé la mère à la barre de la vie domestique et les pères dans un lieu de travail éloigné.

La voiture a également dispersé les membres de la famille (oncles et tantes en Californie, grands-parents en Floride) qui, jadis, auraient renforcé le développement du sens moral de l'enfant. Elle a augmenté les possibilités de l'anonymat, rendant plus facile le fait d'échapper à la honte et à l'embarras après des violations du comportement moral, et permis à des individus, surtout les adolescents, d'éviter l’œil inquisiteur des adultes. Au début du 20ème siècle, un juge de tribunal pour mineurs, en notant l'utilisation inattendue par les jeunes de cette nouvelle invention, grommela que la voiture sans chevaux n’était rien de plus qu'un « bordel sur roues ».

Le bouleversement culturel provoqué par la télévision, et en particulier par la publicité, a été encore plus troublant que celui de la voiture. Avant l'avènement du petit écran, les familles pouvaient s'attendre à faire la plupart de leur travail moralisateur en sécurité, protégé de toutes intrusions commerciales. La vie de famille pouvait être imaginée comme un « havre de paix dans un monde sans cœur », selon les mots du sociologue Christopher Lasch. Les vendeurs pouvaient venir à River City, mais ils devaient frapper à la porte et vendre leurs uniformes et autres instruments de musiciens au gardien de la maison - généralement la mère. La télévision a permis aux vendeurs d’outrepasser l’obstacle des parents et de s’asseoir juste à côté de l'enfant, vierge de toute morale, pour le tenter avec des plaisirs contre lesquels il n’avait que très peu de défenses. Plus généralement, la télévision utilise les fantasmes de vengeance, la destruction violente, la permissivité sexuelle, et l'excès matériel pour attirer les téléspectateurs, jeunes comme vieux.

Bien sûr, aujourd'hui l'Internet a usurpé le statut que la télévision détenait de longue date en tant que sponsor principal de l'hédonisme, du matérialisme et de l'égoïsme anarchique. Si la télévision comptait des censeurs qui exprimait maladroitement un consensus culturel sur le discours public acceptable, le Web ne connaît pas de limites. En outre, tout comme l'automobile a donné aux gens des provinces de nouvelles opportunités pour l'anonymat, l'Internet permet aux enfants de surmonter les limites de leur statut. Rien ne symbolise mieux le penchant du marché à transformer l'enfant en un pseudo-adulte, à saper l'autorité parentale, et à favoriser un anonymat permettant d’échapper à la honte, que l’exemple d’une jeune fille de 13 ans organisant un rendez-vous avec un homme de 40 ans sur un forum de discussion sur Internet pendant que ses parents supposent qu'elle fait ses devoirs.

Mais il n’y a pas que de mauvaises nouvelles. Même si le marché a sapé le pouvoir des normes communautaires et posé la seule responsabilité de l'enseignement moral sur les épaules des parents individuels, tout en bombardant les enfants avec Grand Theft Auto et Paris Hilton, elle doit encore nous amener Gomorrhe. Or, aux États-Unis, les indicateurs de la santé morale des mineurs, comme les taux de violence et de vagabondage sexuel, ainsi que les attitudes rebelles envers les adultes, ont diminué ces dernières décennies, alors même que les médias électroniques ont accru la portée du marché.

Pourquoi ? Une des raisons est que les parents de la classe moyenne ont réagi aux chants des sirènes du marché en intensifiant leur vigilance. Leurs efforts ont parfois été ridiculisés, et pour de bonnes raisons. Mais l'hyper-parentalité est une réponse compréhensible aux dislocations qui viennent avec l'innovation du libre marché et témoigne en fait de la résistance, du moins au sein de la classe moyenne, de la famille bourgeoise, qui a évolué en réponse au capitalisme. Dans les communautés où les mères sont allées travailler, où la famille élargie s’est éloignée, et où les étrangers et les voitures se déplacent, les parents continuent de surveiller leurs enfants grâce à l'utilisation des téléphones cellulaires, des programmes parascolaires, des substituts comme les tuteurs et les entraîneurs, et, hélas, les programmes d'espionnage sur Internet et même des appareils GPS.

La santé morale relative des jeunes a également été renforcée, il faut le dire, par des encouragements sans relâche sur le marché libre de l'autodiscipline. Pour réussir dans l'économie du savoir d'aujourd'hui, les jeunes comprennent qu'ils doivent exceller à l'école. Malgré les tentations du consumérisme, les enfants de la classe moyenne et des futurs immigrants grandissent en sachant que l'éducation est cruciale pour maintenir ou améliorer leur statut et que la concurrence dans l'économie du savoir est vive. Dans l’ancien temps, les enfants imprégnés de l'éthique protestante faisaient leurs corvées ménagères et étaient polis. Les enfants d'aujourd'hui vont s’entasser dans les écoles et porter des sacs à dos de 15 kilos sur les épaules.

Cela signifierait donc que les critiques du marché se sont révélées fausses? Pas exactement. La célébration de l'hédonisme et de l'autonomie par le marché libre a eu son effet prévu sur ceux disposant de moins de capital culturel - les pauvres et, plus récemment, la classe ouvrière. Dans les communautés à faible revenu, l'assaut sur les normes de la maîtrise de soi et de la fidélité dans les relations personnelles a sapé à la fois la famille nucléaire et la famille étendue. Dans de nombreuses collectivités de ce type, le divorce et les naissances hors mariage deviennent la norme. Le travail de moralisation de la prochaine génération dans une économie de marché avancée est difficile dans les meilleures conditions. Pour les mères célibataires dans les communautés à faible revenu, où le chaos règnent dans les écoles et les hommes responsables sont rares, cela peut s’avérer presque impossible.

Kay S. Hymowitz est William E. Simon Fellow au Manhattan Institute et rédacteur au City Journal. Son livre le plus récent est : Marriage and Caste in America: Separate and Unequal Families in a Post-Marital Age.