John C. Bogle : "Tout dépend."

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La réponse dépend entièrement du type de marché dont nous parlons et de ce que nous entendons par « morale ». Le prétendu « libre marché » d’aujourd’hui pourrait être décrit plus précisément comme un marché « enchaîné ». Nos régimes financiers et d’entreprises sont bien en deçà des hypothèses classiques de la structure parfaite, de la concurrence parfaite, et de l’information parfaite.

Dans la première édition de L'économique, un manuel que j'ai lu pendant ma seconde année à Princeton en 1948, le prix Nobel Paul Samuelson résumait fort bien la question: « le problème avec la concurrence parfaite est ce que George Bernard Shaw a dit une fois du christianisme: ‘Le seul problème avec lui est qu'il n'a jamais été essayé’. »

Un autre lauréat du prix Nobel, Joseph E. Stiglitz, a été encore plus sévère sur les échecs récents du marché libre. Ancien économiste en chef de la Banque mondiale, Stiglitz observe que les scandales d'entreprise de ces dernières années « impliquaient la quasi-totalité de nos cabinets d'expertise comptable, la plupart de nos grandes banques, beaucoup de nos fonds communs de placement, et une grande partie de nos grandes entreprises. » Sa conclusion : « Les marchés ne conduisent pas à des résultats efficaces, et encore moins des résultats s'accordant avec la justice sociale ».

Je dirais que l'effet est moins causal que le corollaire. La source de la crise financière actuelle a moins à voir avec le caractère fondamental des marchés, ou des personnes, qu’avec les changements structurels relativement récents dans le caractère de nos institutions financières et du capital. Il y a un peu plus d'un demi-siècle, nous vivions dans ce qui pourrait être décrit comme une société de propriété, dans laquelle des actions de sociétés étaient en grande partie détenues par des investisseurs individuels. Dans cette société, la « main invisible » décrite par Adam Smith au 18ème siècle demeurait un facteur important. Le système était dominé par les investisseurs individuels, qui, poursuivant leur propre intérêt, non seulement promouvaient les intérêts de la société, mais faisaient montre de traits de caractère positifs comme la prudence, l'initiative et l'autonomie.

Mais ces dernières décennies, nous sommes devenus une société d'agence, celle dans laquelle les managers d'entreprises détiennent le contrôle d’entreprises géantes cotées en bourse sans pour autant y avoir des enjeux en termes de propriété. Appelez ça le capitalisme des managers. De même, les intermédiaires financiers qui détiennent maintenant le contrôle des voix dans les Conseil d’Administration de la « Corporate America » sont pour la grande majorité des agents des investisseurs individuels. Dans le début des années 1950, les individus détenaient 92 pour cent de toutes les actions des États-Unis, et les institutions juste 8 pour cent. Aujourd'hui, les particuliers ne détiennent que 25 pour cent tandis que les institutions - fonds communs de placement et fonds de pension - détiennent 75 pour cent.

Mais ces nouveaux agents ne se sont pas comportés comme les agents le devraient. Trop souvent, les entreprises, les gestionnaires de retraite, et les gestionnaires de fonds communs ont mis leurs propres intérêts financiers avant les intérêts des principaux qu’ils ont le devoir de représenter, ces 100 millions de familles qui sont les propriétaires de nos fonds communs de placement et les bénéficiaires de nos régimes de retraite. Cet échec n'est guère une surprise. Comme Adam Smith l'a dit avec sagesse, « les gestionnaires de l'argent d’autrui veillent [rarement] dessus avec la même vigilance anxieuse avec laquelle ... ils veillent sur le leur ... Il se donnent très facilement une dispense. Négligence et profusion doivent toujours prévaloir. »

De plus, le système de marché libre a été dégradé parce que nos nouveaux agents institutionnels, non seulement semblent ignorer les intérêts de leurs investisseurs « principaux », ils semblent aussi avoir oublié leurs principes d’investissement. Dans la dernière partie du 20ème siècle, la préoccupation principale de la stratégie d'investissement institutionnel passa de la sagesse de l'investissement à long terme à la folie de la spéculation à court terme.

Lorsque les propriétaires à long terme des actions deviennent les locataires à court terme des actions, et quand le prix temporaire de l’action a priorité sur la valeur intrinsèque de la société elle-même, les préoccupations en termes de gouvernance d'entreprise sont la première victime. La tâche la plus importante de l'administrateur de sociétés est d'assurer que le management crée de la valeur pour les actionnaires, et pourtant cet objectif est secondaire pour notre nouvel agent / nos nouveaux investisseurs.

Quant au caractère moral, il est un absolu. On l’a ou on ne l’a pas. Donc, si le caractère moral de notre société d'aujourd'hui s’érode (comme je le crois), il ne peut s’ensuivre que moins d’entre nous exhibent un caractère solide. Le changement d’un marché libre vers un marché « enchaîné » a-t-il contribué à cette évolution? Certainement. Les valeurs de nos dirigeants financiers et des entreprises se sont détériorées. Il n’y a pas si longtemps la règle semblait être, « il y a certaines choses que l'on ne fait tout simplement pas ». Appelons ça de l'absolutisme moral. Aujourd'hui, la règle commune est « si tout le monde le fait, je peux le faire aussi. » Il peut y avoir aucun autre nom pour ce point de vue que « relativisme moral ».

Ce changement permet d'expliquer certaines des aberrations récente sur le marché libre. Nous avons vu des tentatives d'administrer les prix des biens et services que nous vendons, l’augmentation insensée de la rémunération des dirigeants (il y a 30 ans, les directeurs gagnaient 40 fois la rémunération de l'ouvrier moyen ; aujourd'hui, le chiffre est de plus de 500 fois); d'ingénierie financière dans les états financiers vérifiés des entreprises afin de présenter l'illusion de la croissance durable des bénéfices ; les montants scandaleux des fonds versés aux lobbyistes engagés pour façonner le droit en faveur des riches et des puissants ; l'excès de prise de risque et la couteuse innovation financière de notre système bancaire.

Maintenant que la crise financière est avec nous, cependant, le fardeau tombe largement non pas sur les quelques irresponsables qui l'ont créé mais sur les nombreuses personnes qui, contre le conseil de l'épargne traditionnelle et de la prudence, ont été attirés - à savoir, les investisseurs en obligations hypothécaires surcotées et les emprunteurs dont les maisons sont saisies à des niveaux records. Le capitalisme « enchaîné » a en effet corrodé notre caractère moral, à la fois par la privatisation de la récompense du marché et (sous la forme de plans de sauvetage fédéraux) de la socialisation de ses risques. Les deux constituent une trahison du marché libre et à ses vertus véritables. Notre société a un intérêt majeur à exiger des valeurs morales plus élevées dans un système de marché moins enchaîné.

John C. Bogle est le fondateur et ancien PDG de Vanguard et président du Centre Bogle de Recherche sur les Marchés Financiers. Ses nombreux livres comprennent The Little Book of Common Sense Investing and Enough: True Measures of Money, Business, and Life publié cet automne.