Tyler Cowen : "En moyenne, non."

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En matière de morale, le marché libre fonctionne comme un amplificateur. En plaçant davantage de richesses et de ressources à notre disposition, il tend à renforcer et accentuer les tendances de caractère que nous possédons déjà, quelles qu'elles soient. Le résultat net est habituellement favorable. La plupart des gens souhaitent une bonne vie, pour eux, leurs familles et amis, et de tels désirs font partie d’un caractère moral positif. Les marchés rendent possible pour un grand nombre de personnes, à tous les niveaux de la société, de chercher et atteindre ces objectifs communs de l'homme.

D'autres caractéristiques du marché libre encouragent aussi les meilleurs « anges » de notre nature et découragent nos pulsions destructrices. Les gens qui se révèlent être bons pour coopérer avec les autres tendent à faire plus d’argent, par exemple. Ils trouvent plus facile de travailler avec des collègues, plus facile de communiquer avec les clients, et plus facile de vendre un plan d'affaires à des investisseurs en capital-risque. Plus nous sommes récompensés pour une telle coopération, plus nos caractères se déplacent dans une direction coopérative.

Dans un sens plus personnel, le libre marché permet également aux gens de réaliser une série de bonnes intentions. Les marchés permettent aux individus productifs de fournir un service exceptionnel à des générations de leurs frères humains : en inventant de nouveaux médicaments, en développant des dispositifs économisant le travail, ou en trouvant des moyens plus efficaces et moins chers de fournir de la nourriture au monde. La chance de devenir riche constitue souvent une incitation à de tels types de création ; et l'ego et l'ambition sont également des facteurs premiers. Mais il ne faut pas confondre ces motivations avec un caractère négatif. Les marchés nous permettent de subordonner notre désir de richesse et de distinction personnelle à nos impulsions plus altruistes. Ils nous incitent à faire le bien grâce à notre bon travail. Et, bien sûr, ils créent les moyens pour que les individus fassent don de leurs richesses et de leur travail à une série de causes philanthropiques.

D'un point de vue international, les attraits moraux des marchés sont clairs. Envisageons l'immigration. Partout dans le monde, les gens ont tendance à migrer vers les sociétés favorables au marché et fuir les sociétés non favorables au marché ; et l'argent n'est pas le seul facteur de motivation. Ils sont aussi attirés par la possibilité de vivre dans un système qui offre une meilleure qualité de vie, et surtout par la possibilité d'échapper à des systèmes économiques moralement dégradants fondés sur la recherche de faveurs. Chaque année, Transparency International publie un indice des endroits les plus corrompus dans le monde pour faire des affaires. Les pays en tête la liste de l'an dernier ont été l'Iraq, la Birmanie et la Somalie. Les pays les moins corrompus sont le Danemark, la Finlande et la Nouvelle-Zélande, qui sont tous des économies de marché actives.

Est-ce à dire que les marchés ont causé l'absence de corruption ? Non, mais il est évident que l’ascension des marchés et le recul de la corruption font partie d'un fil commun et cohérent du progrès. L'une des fonctions les plus importantes des marchés est de créer un consensus autour de certaines attentes morales : que les accords sont contraignants, que l'honnêteté est attendue dans les transactions, que les acteurs économiques sont tenus pour responsables de promesses non tenues. Toutes ces idées ont des conséquences sociales positives bien au-delà du domaine du commerce, que tout observateur des sociétés de marché moderne peut constater.

Certaines précisions paraissent nécessaires. Tous les marchés ne sont pas « libres », dans le sens d'avoir des lois bien appliquées contre l'agression et la fraude. Le libre marché a également besoin d'un certain niveau de base en termes de confiance et une compréhension culturelle commune des règles du marché. Les marchés « corrompus », comme je les appelle, ne remplissent pas ces critères. Ils permettent à des malfaiteurs, comme des tueurs à gages ou la mafia, de commettre des crimes, et ils donnent aux entreprises trompeuses les moyens pour vendre des produits contaminés ou défectueux, ou (pour faire référence à des unes récentes) de fourguer des prêts hypothécaires qui sont trop beaux pour être vrais.

Il ne faut pas se leurrer en pensant que la définition plus large de l'intérêt personnel encouragé par les marchés est toujours noble. Essayer de faire avancer les objectifs de sa famille, de ses amis et de la communauté a certainement une dimension morale positive, mais elle peut aussi être accompagnée par l'envie, la cupidité, l'aveuglement, et une variété d'autres imperfections de l'homme. En rendant possibles davantage d'activités sociales de toute nature, le marché crée une plus grande latitude pour ces vices.

En tant qu’observateurs de la vie économique, beaucoup d'entre nous (surtout s’il nous arrive d'être journalistes ou universitaires) se concentrent trop souvent sur ces sortes d'exemples négatifs. Mais nous avons besoin de prendre du recul pour apprécier avec une vision plus large le progrès humain. Au milieu de la longue période de croissance économique et d'expansion qui est la nôtre, il est évident que les aspects positifs des marchés l'emportent de façon décisive sur leurs aspects négatifs. Cela est vrai non seulement en raison des avantages pratiques et matériels de la création de richesses, mais aussi en raison de son effet bénéfique sur la morale personnelle.

Tyler Cowen est professeur d'économie et directeur du Centre Mercatus à l'université George Mason. Son dernier livre est Discover Your Inner Economist, et il blogge à www.marginalrevolution.com.