Obama sur Wall Street : un malentendu ?

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Alan Reynolds – Le 10 mai 2010. Dans son récent discours sur Wall Street, le président Obama a tenté de délégitimer toute critique de ses projets de règlementation et taxation financières.Selon lui, il n’est pas « légitime de suggérer que la législation proposée va encourager de futurs sauvetages avec l’argent des contribuables, comme certains l'ont prétendu. Cela sonne bien, mais ce n'est pas conforme aux faits. Ce n'est pas vrai. En fait, ... un vote en faveur de la réforme est un vote pour mettre un terme aux plans de sauvetage financés par le contribuable. C'est la vérité. Fin de l'histoire. »

L'un des critiques les plus sévères de Wall Street, Gretchen Morgenstern du New York Times, a dû rater le mémo présidentiel. Deux jours après que le président a tenté de clore le débat, Morgenstern expliquait que les projets de loi soi-disant réforme financière « encouragerait les petites entreprises à devenir grandes et dangereuses afin qu'elles aussi puissent avoir une place au banquet du sauvetage ... Le message est le suivant : comme ils seront assujettis à une ‘autorité de résolution’ nouvellement codifiée, ces institutions [de grande taille et interconnectées], leurs investisseurs et leurs prêteurs peuvent s'attendre à être secourus en cas d’ennuis. Cette perception offre des avantages lucratifs à ces institutions. Le principal avantage indirect est la réduction des coûts d'emprunt, les prêteurs pouvant en effet faire l’hypothèse que les géants sont moins exposés au risque puisqu'ils seront éligibles à l'aide publique s’ils venaient à être en péril. »

Morgenstern a la vérité. Fin de l'histoire. Sinon, pourquoi le projet de loi du Sénat aurait-il besoin d'un nouveau fonds de sauvetage de 50 milliards de dollars? La caisse noire du TARP existe toujours et la FDIC assure toujours les déposants. Qui peut recueillir ces 50 milliards, sinon les grandes institutions étrangères et nationales qui pourraient faire d’importantes créances douteuses à d’importantes institutions douteuses?

La colère du Président à l’encontre les produits dérivés se fondait sur l’assertion selon laquelle les investisseurs « n’étaient pas pleinement conscients des paris massifs qui ont été faits. C'est ce qui a amené Warren Buffett à décrire les instruments dérivés qui ont été achetés et vendus avec peu de surveillance comme les armes financières de destruction massive. Et c'est pourquoi la réforme bridera les excès ... »

Les armes de Pierre peuvent être les investissements préférés de Paul, mais dans ce cas précis, Pierre et Paul ne font qu’un. La firme de Buffet a investi 65 milliards de dollars dans des produits dérivés, et Berkshire Hathaway illustre bien ce qu’Obama a appelé « l'effort furieux des lobbyistes du secteur pour façonner ce projet de loi selon leurs intérêts particuliers. » Comme de nombreuses entreprises qui utilisent des dérivés pour couvrir le risque, les nouvelles réglementations financières toucheraient durement Warren Buffet, exigeant que son entreprise conserve une somme supplémentaire de 8 milliards en réserve, non investis, pour aucune raison sensée.

Une récession mondiale et des sauvetages qui n’aident pas

Pour le président Obama, « l'un des plus importants contributeurs à cette récession a été une crise financière ... qui a fait tomber plusieurs des plus grandes sociétés financières du monde et a presque entrainé notre économie dans une seconde Grande Dépression. » Mais la causalité a fonctionné dans les deux sens : l'un des plus importants contributeurs à la crise financière a été une récession en cours. La chute de quelques grandes sociétés financières aux USA n'a certainement pas provoqué une récession qui a commencé neuf mois avant la crise financière et qui a été beaucoup plus grave dans d'autres pays. Il n'y a jamais eu aucune raison rationnelle pour que quiconque, encore moins le Président, ait prévu que la récession de 2008-2009 soit indirectement comparable à 1930-33.

Comme dans les années 1930, les petites banques ont représenté presque toutes les faillites bancaires. Sur près de 225 défaillances bancaires depuis 2008, une seule était très importante (Washington Mutual). Huit autres étaient de taille moyenne, avec des actifs de 11 à 32 milliards de dollars.

Le président s’est fondé sur l'urgence comme excuse pour le TARP (décidé avant son mandat), bien que ce fonds de sauvetage frauduleux de l’exécutif n’ait jamais alloué un seul cent pour effectivement soulager des banques de leurs actifs toxiques. Obama affirme que « pour sauver l'économie d'une catastrophe pire encore, nous avons dû déployer l’argent du contribuable. Or, une grande partie de cet argent a été remboursé et mon administration a proposé une taxe à payer par les grandes sociétés financières pour récupérer tout l'argent ... parce que le peuple américain n'aurait jamais dû être mis dans cette position en premier lieu. » Pourtant, plusieurs des grandes banques ont été quelque peu forcées de prendre l'argent du TARP et toutes sauf une, Citigroup, l’ont remboursé. Le Trésor a réalisé un « profit » de 3,5 milliards de dollars à ce jour en négociant des titres (de manière ironique, des dérivés).

En réalité, le programme de sauvetage du Trésor risque d’entraîner une perte de dizaines de milliards de dollars seulement du fait des petites banques et des grands constructeurs automobiles. Pourtant, ces fauteurs de troubles seraient exonérés de l'impôt proposé par le Président, qui tomberait seulement sur les plus grandes banques. Et ce serait un prélèvement permanent, n'ayant rien à voir avec le régime temporaire du TARP, pour ajouter des capitaux publics (prêts) aux banques participantes, tout en diluant et en menaçant les capitaux privés.

L'équipe Obama a rendu les grandes banques … plus grandes

Pour des raisons de Gretchen Morgenstern a expliqué, le Président a tenté de transformer le sujet des sauvetages des banques « too big too fail » en une attaque contre la grande taille plutôt que contre les plans de sauvetage. « À cette fin, dit-il, le projet de loi ... fait quelque chose de très simple : il impose des limites à la taille des banques et aux types de risques que les institutions bancaires peuvent prendre. » Mais cette croisade contre la grande taille est hypocrite. Le secrétaire au Trésor Tim Geithner, la présidente de la FDIC Sheila Baer, et le président de la Fed Ben Bernanke, ont passé les deux dernières années à user tour à tour de menaces, de traitement de faveur, et de garanties de la FDIC pour assurer aux plus grandes banques de devenir beaucoup plus grandes encore - en prenant en charge les banques en faillite, les maisons de courtage et les prêteurs hypothécaires.

Le résultat, note Peter Eavis du Wall Street Journal est que « Bank of America a maintenant 2,23 $ billions d'actifs, comparativement à 1,46 $ milliards à la fin de 2006. JP Morgan Chase, 2,14 $ billion USD d'actifs, contre 1,35 $ milliards en 2006. » Avec des membres de l'équipe Obama menant ce beau monde à l’autel, JP Morgan Chase a pu profiter de mariages bigames avec Bear Stearns et Washington Mutual. De la même manière Bank of America a acquis Merrill Lynch; Wells Fargo, Wachovia; PNC Financial, National City Corp, etc.

Étonnamment, le président feint maintenant d’être surpris que ces mégabanques fédérales se soient encore agrandies après toutes les fusions et acquisitions organisées par les autorités. Il suggère donc que leur taille soit réduite - mais aussi qu’elles prêtent davantage, bien sûr.

Dans son discours sur l’état de l'Union, Obama se plaint que « même si les banques de Wall Street prêtent de nouveau, elles prêtent essentiellement aux grandes entreprises. Le financement demeure difficile pour les petites entreprises ...». En d'autres termes, le Président veut que les banques consentent des prêts à davantage de petites entreprises mais qu’elles prennent aussi moins de risques, ce qui est assez contradictoire.

Si le président s’attendait vraiment à ce que Wall Street consente des prêts aux petites entreprises, alors il n'a aucune idée de ce qu’est ou fait Wall Street. "Wall Street" a toujours signifié les plus grandes banques d'investissement à Manhattan, et non pas les banques commerciales de villes telles que Charlotte et San Francisco. Bear Stearns et Lehman, par exemple, étaient des firmes typiques de Wall Street – des symboles de la séparation archaïque du Glass-Steagall entre banques faisant du dépôt et du prêt (ce que n'a jamais fait Wall Street) et banques spécialisées dans l’investissement et le montage de titres (ce que fait Wall Street). Goldman Sachs et Morgan Stanley sont devenues des banques universelles dans le sillage de la crise, mais leurs activités majeures de banque d'investissement restent séparées de leurs institutions filiales assurées par la FDIC.

En bref, la rhétorique présidentielle derrière « la réforme financière » est si tordue qu’il est difficile de comprendre même ce que ces projets de loi ont l'espoir d'accomplir. L'illogisme et la hâte utilisés devraient aussi nous inciter à une méfiance prudente quant aux conséquences inattendues de l'octroi de dangereux pouvoirs discrétionnaires aux régulateurs de la SEC et de la Fed, tout simplement pour les féliciter d’avoir échoué lamentablement une fois de plus (comme avec Enron).

Les menaces de réglementations plus sévères ainsi que de taxes plus élevées sur les banques semblent-elles être un moyen d'augmenter leurs prêts? Le président Obama semble le penser.

Alan Reynolds est analyste au Cato Institute à Washington DC.