Euroscepticisme et liberté

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Sophie Quintin-Adali, le 19 octobre 2009 - Les dirigeants de l’Union européenne n’ont pas envie de rire et montrent des signes d’impatience. Le Président tchèque, Vaclav Klaus, ne suit pas la ligne du « oui » en annonçant qu’il souhaitait un « opt-out » concernant la Charte des droits fondamentaux, une initiative qui pourrait en retour provoquer des demandes similaires par d’autres Etats-membres. Qu’y a-t-il de mal à cela ? Le problème est que les instances de l’UE demandent la ratification inconditionnelle, même si les « garanties » (Déclaration du Conseil européen, 19 Juillet 2009) offertes à l’Irlande ont ouvert la boîte de Pandore d’une ratification à « géométrie variable ». En fait, l’Union européenne n’est à l’aise ni avec la démocratie ni plus généralement avec la dissension.

La démocratie du « Oui »

On attend des citoyens qu’ils l’acceptent sans broncher. En France, nos hommes politiques ont choisi de « s’auto-consulter », pour ainsi dire, par la voie parlementaire, plutôt que de risquer une consultation populaire et essuyer un nouveau revers rappelant le Non à la Constitution européenne de 2005. Dans le contexte de la crise financière et du marasme économique de l’année passée, les dirigeants et les eurocrates étaient dans l’attente de bonnes nouvelles. Rien ne semble maintenant refroidir leur empressement à voir le traité entrer en vigueur d'ici la fin de l'année.

« Il n’y a aucune pression à proprement parler », déclare le président du Parlement européen, Jerky Buzek, « toutes les discussions se déroulent dans un contexte démocratique », ajoute-t-il. C’est ainsi que le camp du « Oui » fait savoir que les lenteurs de la République tchèque sont inacceptables, en reprochant avec diplomatie à son président d'avoir fait sortir de son chapeau un lapin « déloyal ». De toute évidence l’Union « Lisbon-nisée » a un besoin urgent de choisir un guide (un Président) pour montrer le chemin aux citoyens « aveugles ». Si vous ne voyez pas ce qu’il y a de démocratique et de transparent à cela, faites donc un effort. La bonne réponse est « oui », naturellement, cette nouvelle phase de gouvernance supranationale appelle à la nomination d’un leader suprême, plus de diplomates, davantage de bureaucrates, et de budget pour plus de politiques communes... Au moment où les Etats-membres sont invités fermement à réduire leurs dépenses et les effectifs de leurs administrations, l’UE se prépare à gonfler les siennes.

Quid donc cette « démocratie du Oui » ? La grogne gagne de plus en plus de citoyens. Le nouveau traité serait-il le « traité de trop » (A treaty too far), comme l’a ainsi soutenu l’universitaire britannique William Horsley ? Il prévient que son application pourrait mettre les Britanniques en état de choc. Après le scandale des dépenses de Westminster, il est peu probable que ces derniers puissent accepter une nouvelle surprise du « chapeau » européen. À travers l’Europe, la désillusion à l'égard de la politique est grande. Les politiciens, comme il fallait s'y attendre, n’ont pas préparé les électeurs à ce qui se trame, à savoir un mécanisme hyper-centralisé de prise de décision collective doté de pouvoirs étendus, et non comme ils le prétendent un « simple amendement » au traité de Nice actuellement en vigueur. On entend surtout parler de « rationalisation » et « simplification » des mécanismes décisionnels. Pourtant avec le traité de Lisbonne, il s’agit bien de la création d'un gouvernement à l'échelle européenne, et donc d’un Super-État doté de la personnalité juridique.

« Oui » à l’euroscepticisme Britannique !

La position du Président Klaus en faveur de la liberté est une lueur d’espoir, tout comme la perspective d’un retour au pouvoir du parti conservateur outre-manche. Une dose salutaire d’euroscepticisme pourrait venir éclairer la fin de ce tunnel peu libéral. Le discours prononcé par David Cameron au congrès du parti conservateur a fait mouche, bien que son message pour « lutter contre un gouvernement fort et la culture de l'irresponsabilité » ait probablement fait grincer des dents dans les couloirs du pouvoir à Bruxelles. S’il venait à maintenir son programme de principe (et le référendum), le Royaume-Uni, mené par les conservateurs, pourrait servir de contrepoids à une Europe toujours plus centralisée et puissante. Voyons si les mises en garde quant aux « conséquences » de la part de certains responsables européens connus pour leur franc-parler, impressionneront ou effrayeront les électeurs britanniques. Sur l’échiquier de la politique européenne, le camp du « oui » à Lisbonne prépare son prochain coup pour faire passer la pilule. Afin de neutraliser les rebelles insulaires, « laissons leur Tony Blair! ». En somme, la cerise social-démocrate sur le super-gâteau UE que les euro-citoyens devront digérer. Ces derniers - britanniques notamment - se mobilisent contre sa candidature (pétitions) mais il a déjà le soutien de puissants États…

Un vent de liberté venu de Prague

En réalité, le projet européen a toujours été un idéal façonné par une élite, pour laquelle la légitimité démocratique (à savoir, les élections directes) n’a jamais été une priorité. Dès le départ il a été inspiré, entre autres, par des intellectuels comme Jean Monnet, un étatiste, ou Altiero Spinelli, un communiste, qui croyaient que la paix en Europe devrait passer par la formation d’un Super-État. Il n’est donc pas surprenant que cet « idéal » devienne une réalité en 2009, sans le soutien du public ni la légitimité démocratique qu’on était en droit d’attendre. En Europe le modèle d’intégration ne peut plus être remis en question. Il est pour ainsi dire devenu un dogme.

La saga du traité de Lisbonne se complique, mais pour nous Français, les dés sont jetés. Tandis que l'Europe célèbre en grande pompe la chute du Mur de Berlin, il est à la fois paradoxal et fascinant de constater que dans l'immédiat l’espoir d’une Union européenne plus libre vient de l’Est. Quel que soit le dénouement de l’histoire, le combat du Président Klaus est courageux.

Sophie Quintin-Adali est consultante indépendante.