Premières leçons de la campagne en Libye : une perspective américaine

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Christopher Preble – Le 23 août 2011. Les derniers combats font rage à Tripoli, et le régime de Mouammar Kadhafi est sur le point de s’écrouler. Bien que beaucoup reste encore du domaine de l’inconnu, il est utile de méditer sur les prochaines étapes de ce processus, et de regarder en arrière pour analyser les hypothèses qui ont guidé les décideurs politiques américains à s'impliquer dans ce conflit et qui pourraient façonner la politique étrangère américaine à l'avenir.

Plus précisément, tandis que l'éviction de Kadhafi sera une bonne chose pour la Libye, les leçons qui sont susceptibles d'être tirées, et en particulier en relation avec le rôle des Etats-Unis dans cet épisode, pourraient ne pas être de bon augure pour l’Amérique. C'est parce que cet épisode cadrera dans un récit familier, celui dans lequel les Etats-Unis sont dépeints comme les seuls aptes à jouer le rôle de « gouvernement du monde », avec l’armée US comme gendarme mondial, face aux menaces, grandes et petites, lointaines et immédiates. L'intervention libyenne, selon les défenseurs de ce statu quo, démontrerait justement qu'il n'y a pas d'alternative.

Pourtant, la plupart des Américains sont en désaccord avec cela. Une telle approche du monde a imposé un énorme fardeau sur les épaules de nos soldats et de nos contribuables, sans avantage évident pour la sécurité nationale des États-Unis. Si Kadhafi tombe réellement, et si sa suite constituait une nette amélioration, cela ne signifie pas que l’armée américaine devait participer à ces opérations, et cela ne signifie pas qu’elle doit le faire à d’autres endroits du monde, ou dans des circonstances similaires à l'avenir.

Tout d'abord, la question la plus importante : qui va remplacer Kadhafi ? Nous pourrions en savoir plus sur le mouvement rebelle que ce qui était le cas en Mars, dans la mesure où le Conseil national de transition les représente. Mais est-ce le cas ? (Il faut se rappeler Paul Wolfowitz lors d'un événement à l'American Enterprise Institute en Mars : à la question de qui étaient les rebelles, Wolfowitz répondit de chercher sur Google…). Plus précisément, les leaders du CNT disposent-ils d’un soutien populaire suffisant qui aura l'autorité suffisante pour gouverner la Libye? Nous le découvrirons bientôt.

Et quel est le signal envoyé par l’intervention américaine en Libye du point de vue de l'avenir de la politique étrangère US ? Les avions américains survoleront-ils bientôt la Syrie? Les bombes américaines vont-elles bientôt pleuvoir sur l'Iran? Ou sur tout autre pays qui a le malheur d'être gouverné par un gouvernement incompétent ou vénal ? À une époque la réponse était clairement non, mais aujourd’hui nous ne savons pas.


Lorsque le président Obama a choisi d'intervenir en Libye, avec l'autorisation du Conseil de sécurité de l'ONU, mais pas du Congrès des Etats-Unis, il a violé presque chacun des principes vénérables de la Doctrine Weinberger-Powell : la guerre n'a pas protégé un intérêt vital des Etats-Unis, elle n’avait pas le soutien du public, elle n’avait pas un objectif militaire clair, et il n’y a pas de stratégie de sortie évidente. Il serait malheureux que l'issue probable de la guerre en Libye, l’éviction de Kadhafi, soit utilisée pour répudier définitivement la doctrine Weinberger-Powell. Si c'était le cas, nous pourrions assister à davantage d’interventions américaines dans toute une série de régions qui n'ont pas la moindre connexion avec la sécurité nationale des Etats-Unis.

Enfin, il y a la question du rôle du Congrès dans la politique étrangère US. Alors que la guerre se prolongeait, j’étais horrifié par les circonvolutions rhétoriques de l'administration Obama, employées pour échapper à la disposition de la Constitution qui confère le pouvoir de la guerre exclusivement au Congrès. Il serait tragique que l'expérience libyenne soit utilisée comme une preuve que cette partie de la Constitution est nulle et non avenue. Ceux qui étaient prêts à contester les prétentions de l'administration Obama ne devrait pas abandonner leur positions simplement parce que les forces de Kadhafi ont abandonné les leurs...

Quelques semaines avant le début de la campagne américaine et de l’OTAN contre la Libye, Malou Innocent nous rappelait les pensées du philosophe britannique John Stuart Mill sur la révolution et la réforme politique. Dans son texte classique « Quelques mots sur la non-intervention », Mill expliquait que les sujets d'un souverain oppresseur doivent gagner leur liberté pour eux-mêmes. Et il s’inquiétait « que s’ils n'ont pas suffisamment d'amour de la liberté pour pouvoir l'arracher à de simples oppresseurs internes, la liberté qui leur est donnée par d'autres mains que les leurs, n’aura rien de réel, rien de permanent. »

Ce n'est pas inévitable dans le cas de la Libye, et j'espère que cela ne se passera pas de cette façon. Le peuple libyen n'était manifestement pas gâté avec un Kadhafi clownesque et mégalomane. Nous ne pouvons bien sûr qu’être heureux que le peuple libyen semble prêt à prendre le contrôle de son pays et lui souhaiter le meilleur.

Christopher Preble est analyste au Cato Institute à Washington DC.

















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