L’Afrique est plus riche qu’on le croit

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L’Afrique est plus riche qu’on le croit

L'Afrique souffre d’une carence aigue de données statistiques. Le Nigeria a presque doublé la taille de son économie du jour au lendemain - à la hauteur de 89 % - dépassant l'Afrique du Sud pour devenir la plus grande économie de l’Afrique et la 26ème plus grande au monde. Celle qui a été considérée comme une économie de 270 milliards de dollars le 12 avril dernier est devenue une économie pesant 510 milliards de dollars le lendemain, ajoutant 240 milliards de dollars à son PIB. Pour mettre le changement en perspective, c’est comme si l’on avait ajouté les économies d’Israël ou du Portugal à celle du Nigeria. Cela semble un peu miraculeux et soulève des questions plus profondes.

Le Fonds Monétaire International recommande aux pays d’actualiser l’année de base servant à évaluer leurs économies au moins tous les cinq ans pour tenir compte des nouvelles industries et de l'inflation. Cependant, dans la majorité de l’Afrique il faut des décennies pour le faire. Si certains pays développés mettent à jour l'année de base tous les trois ans, la dernière fois que le Nigeria l’a fait, remonte à 1990, soit près d'un quart de siècle. Cela signifie essentiellement que nous n'avons pas la moindre idée de la richesse de certains de ces pays, parce que les données économiques ne sont pas fiables, pas à jour, et trompeuses. Mais une chose est claire: ils sont plus riches que nous ne le pensons. En 2010, le Ghana a actualisé son PIB et son économie s’est enrichie de 60 %, en l’espace d’une nuit, changeant son statut de pays à faible revenu à pays à revenu intermédiaire.

De nombreux économistes et experts sont prompts à souligner que de telles corrections statistiques ne font rien pour influer sur les moyens de subsistance de la personne moyenne. Ont-ils raison ? Oui et non. Oui, car les portefeuilles des gens ne changeront pas du jour au lendemain comme le font les statistiques. Mais, mesurer avec précision l'activité économique est la clé pour mettre en place les bonnes politiques et attirer des investissements. Avec une valeur de 510 milliards du PIB, comme nous le savons maintenant, l'économie du Nigeria aurait pu attirer encore plus d'investissements qu’auparavant. Cela signifie un plus grand marché, une plus grande confiance des investisseurs dans le pays, et plus de poids politique.

Avec 1990 comme année de base, le Nigeria compte peu de ses secteurs modernes. L'industrie croissante du film - également connue sous le nom de Nollywood - qui est le deuxième plus grand employeur du pays après l'agriculture, a été complètement exclue du calcul du PIB. D'autres secteurs importants, tels que les télécommunications et Internet, naissants ou inexistants en 1990 ont été totalement occultés par le système de calcul. Par exemple, la prometteuse industrie du mobile, avec 120 millions d'abonnés au Nigeria, n'a pas été prise en compte dans l'ancienne évaluation. Le pays ne comptait à l‘époque que quelques milliers de clients de téléphonie fixe, pour la plupart, gérés par la société d'État.

Les choses sont encore pires dans d'autres pays africains où l'année de base remonte encore plus loin. Selon Morten Jerven, auteur de « Mauvais chiffres : Comment sommes-nous trompés par les statistiques du développement en Afrique et ce qu'il faut faire à ce sujet », quelques 13 pays d'Afrique utilisent encore une «année de base » entre 1980 et 1990. La taille de ces économies est probablement autant sous-estimée que celle du Nigeria. Ce manque de données conduit à l'élaboration de politiques mal informées, essentiellement basées sur des suppositions.

Pire encore, les chiffres du PIB excluent l'économie informelle, qui emploie la majorité des gens en Afrique. Le travail d'un agriculteur de subsistance qui entretient ses champs et son bétail, et élève ses enfants dans un village éloigné est exclu du calcul du PIB. Ajouter des dizaines de millions de ces cas et les données disponibles deviennent décalées par rapport à la réalité. C'est une autre erreur qui doit être corrigée. La vérité est que la mesure de ces subtilités de l'activité économique n'est pas une tâche facile et les sciences économiques n'ont pas encore trouvé de solution pour y remédier.

Peut-être la partie la plus intéressante des nouveaux chiffres du PIB du Nigeria est sa composition. Longtemps considérée comme une économie reposant sur le pétrole, les nouveaux chiffres montrent que l'économie du Nigeria est plus diversifiée qu'on ne le pensait. Et c'est une bonne nouvelle. La part du pétrole et du gaz dans l'économie est passée de 32,4% à 14,4% seulement du PIB. La part de l'agriculture a diminué aussi, passant de 34,6 % à 21,6 %. L'industrie des télécommunications est passée de 0,8 % à près de 9 %. Nollywood, précédemment portée disparue, représente désormais 1,4 % de l'économie. La dette publique en pourcentage du PIB a diminué de 16% à seulement 11 %, ce qui signifie que le Nigeria a la possibilité d'emprunter plus de fonds pour financer ses projets.

Bien que ce soit de bonnes nouvelles, le Nigeria est toujours confronté à des défis économiques profonds : 60 % de ses habitants vivent toujours dans la pauvreté, le manque d’infrastructures entrave l'activité économique, la concentration injuste de la richesse dans quelques mains, et une corruption endémique qui n’est pas susceptible de disparaître de sitôt. Mais puisque le développement ne vient pas d’un seul coup, toute avancée devrait être accueillie et célébrée.

Cela devrait servir de sonnette d'alarme pour les autres pays pour mettre à jour leurs années de bases et leurs PIB afin d’éviter des comparaisons absurdes comme celle assimilant l'économie de l'Afrique sub-saharienne à celle de Chicago. Les choses sont mieux que cela.

Obadias Ndaba, analyste pour www.libreafrique.org - Le 18 avril 2014