Prix mondiaux des commodités : La "Fed connection" ?

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Gerald O’Driscoll - Le 28 février 2011. Les USA et le monde sont-ils menacés par un nouvel épisode inflationniste, similaire à celui des années 1970 et du début des années 1980? Ou bien les taux bas actuels d'inflation présagent-ils d'une faible inflation dans un futur proche?

David Wessel a réexaminé cette question dans le Wall Street Journal. Il affirme à juste titre que la position de la Réserve fédérale de Ben Bernanke est que l’évolution de l'inflation dépend des anticipations : l'inflation restera faible si les gens anticipent qu’elle restera faible. Wessel cite Bernanke: « L'état des anticipations de l'inflation influe grandement sur l'inflation réelle et donc la capacité de la banque centrale à parvenir à la stabilité des prix. »

Le président de la Fed envisage le lien de causalité précisément dans le mauvais sens. La politique de la Fed forme systématiquement les anticipations de l'inflation. Sa déclaration se concentre sur le court terme et l’éphémère plutôt que sur le long terme et le permanent. Ce faisant, Bernanke suit une longue lignée de banquiers centraux.

Dans son Histoire de la Réserve fédérale (volume 1: 1913-1951), le Professeur Allan Meltzer de l’Université Carnegie-Mellon résume l’état d’esprit « banque centrale ». S’il y a une théorie derrière les politiques des banques centrales, elle vient des penseurs de l’École de la banque au XIXe siècle. Leur chef de file était Thomas Tooke, qui « niait que la monnaie, le crédit, ou la base monétaire avaient une relation cohérente avec les prix. La plupart des responsables de la Réserve fédérale est restée dans cette tradition dans les années 1920. Ils niaient que leurs actions affectaient les prix ».

Malheureusement pour les défenseurs de la politique actuelle de la Fed, l'inflation s'accélère dans le monde entier. L'économie de Singapour a bénéficié d'une reprise du commerce mondial, mais l'inflation des prix à la consommation se situe actuellement à un taux annuel de 5,5 %. Au Vietnam, une économie émergente remarquée, l'inflation des prix à la consommation tourne à 12 %. Les émeutes de la faim accablent l’Inde. Il n'est plus question de savoir si l'inflation pointe à l'horizon : l'inflation est là.

L’ancien éditorialiste George Melloan a expliqué dans le Wall Street Journal comment la science économique a contribué à la crise au Moyen-Orient. L'inflation des prix à la consommation en Egypte s’est élevée à 18 % par an en 2009 contre 5 % en 2006. En Iran, l'inflation est passée à 25 % en 2009, à partir d'un taux déjà élevé de 13 % en 2006. L'inflation accrue a frappé durement les budgets des ménages, surtout pour les tous ceux, nombreux dans ces pays, qui vivent difficilement. Les gens désespérés descendent dans la rue. Comme Melloan l’observe avec ironie, « il semble que le seul, ou presque, à ne pas reconnaître le problème soit l'homme le plus responsable, le président de la Réserve fédérale, Ben Bernanke. »

La politique monétaire n'est pas le seul coupable de la hausse des prix des denrées alimentaires. Il y a eu un certain nombre de chocs d'offre négatifs affectant l’offre de diverses denrées alimentaires, et ces chocs ont certainement contribué à la hausse des prix. Les banquiers centraux les pointent souvent du doigt pour contrer les accusations selon lesquelles la politique monétaire est fautive.

Deux points doivent être relevés. Tout d'abord, la production et les prix alimentaires ont augmenté au niveau mondial. La hausse des prix et de la production reflètent la demande croissante relativement à l'offre. Deuxièmement, presque tous les produits, et pas seulement des produits agricoles, ont été pris dans un courant monétaire ascendant. À côté des prix alimentaires, nous avons vu la hausse des prix du pétrole (avant même la crise au Moyen-Orient), de l’or, de l’argent, du cuivre, et toute une gamme d'autres produits utilisés dans la production. Un « retardataire » remarquable est le gaz naturel, dont le prix a été maintenu par des chocs positifs de l'offre par de nouvelles découvertes. Le gaz naturel va à l'encontre de l’argument des banquiers centraux.

Les produits de base, comme la plupart des marchandises échangées au niveau mondial, sont libellés en dollars. La Fed crée une base monétaire : les réserves des banques ainsi que les espèces. Les banques développent la base monétaire en prêtant les réserves. Au plus il y a de monnaie de base et de monnaie bancaire produite, au plus le prix en dollars des matières premières et autres marchandises monte. C'est la vieille histoire de trop d'argent pour des biens trop peu nombreux, et qui fait grimper leurs prix. C'est l'inflation telle que définie communément.

L'histoire de l'inflation cette fois-ci a été compliquée par une économie américaine faible, dont la croissance est encore freinée par les conséquences de la crise de l'immobilier. L'expansion bancaire de la masse monétaire au moyen de prêts a eu lieu non dans l'économie américaine, mais dans les économies émergentes, en particulier en Asie et en Amérique latine. Bernanke avait promis que sa politique d'argent facile créerait des emplois, et elle l’a fait ; mais pas aux États-Unis. Bien sûr, dans la mesure où la prospérité dans ces pays a dépendu de la politique d’argent facile de la Fed , elle a été une fausse prospérité : les citoyens de ces pays la paient maintenant sous la forme de l'inflation. Les consommateurs américains commencent même aujourd’hui à sentir le fouet de l'inflation, comme peut en témoigner toute ménagère qui va à l'épicerie.

La Fed a payé un faible taux d'intérêt sur les réserves, ce qui dans une certaine mesure a limité les prêts par les banques. Avec une demande de prêts relativement faible ou de mauvaise qualité, les banques ont choisi de garder l'argent en dépôt à leur banque de la Réserve fédérale locale et d'obtenir un rendement sûr. Comme la demande de prêts reprend, cependant, les banques devraient commencer à prêter leurs réserves. Cela semble se produire en ce moment.

Voici quelques détails sur le lien entre politique de la Fed et inflation mondiale. Les monnaies de nombreux pays sont rattachées au dollar. Leurs taux de change sont soit une constante ou évoluent lentement. Le dollar de Hong Kong est un exemple de la première, le yuan chinois, du deuxième. Même ce que l'on appelle les monnaies flottantes ne sont pas vraiment flottantes. Les banques centrales interviennent pour empêcher leur valeur de monter trop rapidement face à un dollar vacillant. La seule banque centrale importante qui semble laisser sa monnaie flotter librement par rapport au dollar américain est la Suisse, et le franc suisse s'apprécie par rapport au dollar de façon assez constante.

Ainsi, en pratique, lorsque la Fed crée des dollars, il en résulte une masse monétaire accrue dans d'autres pays. Ce n'est pas forcément « 1 pour 1 », mais cela est proportionnel. La politique de faible taux d'intérêt de la Fed a favorisé non seulement un boom des matières premières, mais une bulle immobilière dans les pays d'Asie et d'ailleurs. Certains pays ont imposé des contrôles de capitaux pour lutter contre la politique de la Fed, mais ils sont rarement pleinement efficaces.

Le président de la Fed estime que les banques centrales étrangères peuvent compenser la politique de la Fed. Cela les confronte à un choix qui n'en est pas un. Si elles agissent efficacement pour compenser la politique de la Fed en augmentant leurs taux d'intérêt et leur taux de change, elles risquent de fragiliser leurs propres économies. Sur la base de l'expérience, il est tout aussi probable que les taux d'intérêt plus élevés dans ces pays attirent davantage de capitaux spéculatifs, alimentant les bulles d'actifs, la hausse des prix des produits de base et, sans doute, l'inflation des prix à la consommation. Et c’est ce qui se passe.

Bernanke est peu sincère sur les options dont disposent les banques centrales étrangères et les États pour contrecarrer la politique d’argent facile de la Fed, qui menace le monde d'une épidémie d'inflation similaire aux années 1970.

Gerald O’Driscoll est ancien vice-président de la Federal Reserve de Dallas et analyste au Cato institute à Washington DC.
Cet article a été publié originellement en anglais sur le Freeman