La construction d’une conscience nationale au Congo par les musiciens

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La construction d’une conscience nationale au Congo par les musiciens

La musique est un domaine culturel qui peut contribuer à la conscientisation des Africains. Georges Mavouba-Sokate a publié en avril 2014 aux éditions L’Harmattan à Paris, une étude sociologique intitulée La construction d‘une conscience nationale au Congo par les musiciens. Il y explique comment la chanson a contribué à l’unité des peuples du Congo tout en marquant leur conscience sociopolitique qui, malheureusement semble être pervertie par le manque de musiciens engagés dans l’éveil des consciences des citoyens.

Ayant une langue véhiculaire commune, la République du Congo (ex-Congo Français) et la République démocratique du Congo (ex-Congo Belge), d’après l’auteur, forment une seule entité musicale. Les deux pays, séparés par un même fleuve, ont appartenu au royaume du Kongo avant de subir les colonisations française et belge. Brazzaville et Kinshasa, les deux capitales les plus rapprochées du monde créent une seule musique au niveau de la thématique et du langagier.

Déjà dans les années 50, les musiciens congolaises sont considérés comme des prophètes qui, tout en dénonçant les souffrances et les humiliations du « Blanc », annoncent dans certaines de leurs chansons, les changements futurs avec les indépendances. La chanson « Indépendance cha-cha » de Joseph Kabasélé sera un hymne à la liberté des deux Congo respectivement indépendants le 30 juin 1960 pour les Congolais de la rive gauche et le 15 août 1960 pour ceux d’en face. C’est ce même Kabasélé, quelques années après, dans sa chanson « Ebalé ya Congo » conscientisait les Congolais des deux rives qui devaient comprendre que le fleuve n’était pas une barrière, une frontière, mais une passerelle pour unir les deux peuples. A partir de 1960, les musiciens prônent la paix, le patriotisme. Leur métier apparait comme une expression de diverses émotions de la société qu’il faut transformer par la chanson éducative et moralisante. La chanson « Pont sur le Congo » de Franklin Boukaka renchérit l’idée de Kabasélé sur la « fraternité » entre les deux Congo. La chanson aide la société à vaincre les obstacles que dressent les clivages ethniques. Et une chanson de l’Africain Fiesta en dit long quand le musicien y déclare que « l’amour ne choisit ni la race, ni l’ethnie. L’amour, ce n’est pas l’argent. L’amour, c’est le coeur». Toutes les chansons, à la manière des fables de la Fontaine, se terminent souvent par une leçon de morale pour conscientiser le peupleDans le domaine de la chanson qui se fonde sur le vécu quotidien, le musicien congolais se définit comme un moralisateur. 90% des chansons congolaises condamnent les vices et défauts des Congolais, surtout dans les relations amoureuses. Ici, on peut se référer à la discographie de Louambo Makiadi Franco qui, par le ton sarcastique et pamphlétaire de ses textes, éveille et fortifie la conscience de ses concitoyens en luttant contre certains antivaleurs.

Ayant subi la colonisation, le musicien congolais ne peut se passer de la thématique politique. Après avoir condamné les méfaits de la colonisation et fêter l’indépendance, le musicien congolais interpelle l’homme politique qui doit servir le peuple et non se servir. Il demande au peuple d’assumer son passé et de vivre une nouvelle espérance  dont l’homme politique devra être le vecteur. Les deux rives du fleuve ont chanté la politique en exigeant l’intégrité morale dans la gestion de la nation en gestation. Dans la chanson politique, une figure s’est faite remarquée : le chanteur Franklin Boukaka, fauché paradoxalement par l’intolérance politique qu’il décriait dans ses textes. Ce musicien a contribué énormément à la construction d’une conscience nationale pour les Congolais des deux rives. Il a chanté la défense de la liberté du continent en revalorisant et immortalisant les héros africains morts pour la paix et la liberté du continent : Mehdi Ben Barka victime des forces du mal en 1965 et Patrice Lumumba assassiné quelques années auparavantAussi, presque toutes ses chansons mettent en exergue la défense de la liberté, le respect des droits de l’homme et surtout le rôle civilisateur de la société civile africaine face aux dérives des politiques africains. Malheureusement, face aux mutations sociales dans une Afrique ils sont confrontés à la civilisation occidentale, les jeunes produisent un autre type de chansons qui vont à l’encontre de la conscientisation de la société soutenue par leurs aînés.  

Pour Georges Mavouba-Sokate, la chanson congolaise actuelle a dépassé les frontières de la morale. Dans l’étude de l’évolution de celle-ci, il a remarqué une défaillance morale au niveau de la nouvelle génération de chansonniers congolais. Certains textes de ces derniers paraissent obscènes et détruisent l’image pudique de la femme en faisant l’apologie de la dépravation des mœurs.  

Ecrit  par un universitaire qui connait bien son sujet, ce livre est l’un des rares essais qui révèle les relations politiques, morales et interethniques qui existent entre les musiciens et leurs peuples. Cette étude pourrait contribuer à la construction  d’une conscience panafricaine car l’auteur s’est efforcé à traduire en français tous les textes de chanson pris comme exemple dans son travail.

Noël Kodia, essayiste et critique littéraire  - Le 22 septembre 2014