Catastrophes naturelles : ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas...

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Jean-Yves Naudet - Le 9 avril 2010. Régulièrement l’humanité subit des « catastrophes naturelles » comme les tsunamis, tremblements de terre, ouragans, tempêtes, mais aussi des catastrophes provoquées par les hommes, les guerres, ou les attentats, qui entraînent aussi leur lot de malheurs et de destructions. Or, sur le plan économique, ce qui est étonnant, c’est qu’il y a toujours des commentateurs et des « experts » qui expliquent qu’au-delà des drames humains, toutes ces catastrophes vont contribuer à relancer l’économie. C’est sans doute bien triste, dit-on, mais c’est bon pour la croissance. Il y a plus d’un siècle et demi Fréderic Bastiat expliquait, avec « ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas » toutes les erreurs contenues dans ces analyses.

« Une bonne guerre, et ça repart »

Au-delà même des catastrophes naturelles et des attentats terroristes, qui n’a pas entendu dire un jour : « une bonne guerre, et l’économie va repartir »? Qui n’a pas lu que les attentats du 11 septembre, en particulier à New-York, allaient booster l’économie américaine, et les diverses tempêtes relancer une partie de l’économie française ? Certains, plus discrets compte tenu du nombre de morts, ont laissé entendre qu’Haïti allait enfin décoller après le tremblement de terre, en raison de l’importance de la nécessaire reconstruction.

Au-delà de l’aspect cynique de ces affirmations, qui font bon marché de la vie humaine, surtout quand on souhaite une guerre pour relancer l’économie, quel est le raisonnement implicite ou parfois même explicite ? Une ville détruite, c’est une ville à reconstruire. Il va donc falloir investir en logements, en bâtiments publics ou privés : ces constructions vont faire travailler des entreprises, créer des emplois, nécessaires à la reconstruction, entraîner la production de biens intermédiaires, favorisant de nombreux secteurs.

Les ménages devront à nouveau s’équiper, relançant le secteur des biens de consommation durables, puisqu’il faudra racheter des réfrigérateurs, des télévisions, des automobiles, des ordinateurs, des machines à laver, des meubles,… Tout cela va se diffuser dans toute l’économie, provoquant un vrai électrochoc, qui ne pourra qu’avoir un effet bénéfique sur la croissance. Nous n’exagérons pas : cela a été écrit, cela a été dit, nous l’avons encore en mémoire à propos de la tempête de 1999 : elle allait relancer et le bâtiment et le secteur automobile, en raison des toitures détruites et des véhicules écrasés. Nous l’avons lu, certes avec les mots de compassion qui vont bien entourant l’article, à propos du 11 septembre.

Une vidéo explicative…

« La vitre cassée »

Comme toujours, la réponse a été donnée depuis longtemps par Fréderic Bastiat, dans un de ses tous derniers écrits, que l’on trouve dans le tome V de ses œuvres complètes (Tome II des sophismes économiques) sous le titre « Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas » et qui a d’ailleurs été publié aussi en annexe du manuel de Joseph Garnier avec pour sous-titre « L’économie politique en une leçon ». Le principe est simple : « Dans la sphère économique, un acte, une habitude, une institution, une loi n’engendrent pas seulement un effet, mais une série d’effets. De ces effets, le premier seul est immédiat ; il se manifeste simultanément avec sa cause, on le voit. Les autres ne se déroulent que successivement, on ne les voit pas ; heureux si on les prévoit ». C’est, précisait Bastiat, ce qui fait la différence entre un mauvais et un bon économiste, puisque le premier s’en tient à l’effet visible et l’autre tient compte de ce qu’on voit, mais aussi de ce qu’on ne voit pas.

Essayons d’être un bon économiste. Bastiat a traité cette question sous de nombreux angles. Le premier est le plus proche de notre sujet, c’est « la vitre cassée ». Des enfants s’amusent dans une rue et cassent par accident quelques vitres. Fureur du propriétaire ; commentaire des voisins « De tels accidents font aller l’industrie… ». Nous voilà au cœur du sujet. Car ce qu’on voit est évident : il faudra remplacer les vitres. Il faudra donc faire appel au vitrier, dont le chiffre d’affaires va augmenter, ainsi que celui de ses fournisseurs. Voilà un secteur relancé, ici à petite échelle, ailleurs, pour les catastrophes, à grande échelle.

Mais Bastiat nous explique ce qu’on ne voit pas. Le propriétaire va dépenser une certaine somme pour réparer la vitre. Du coup cet argent ne pourra plus être utilisé par lui pour autre chose, des chaussures ou des livres par exemple. La production va donc se réduire dans les autres secteurs. Le bilan total sera nul pour l’économie, il y a juste eu modification des achats. Quant au propriétaire, son utilité aura diminué, car il avait une vitre et en a à nouveau une, mais il se prive de chaussures ou de livres. Le bilan est nul pour l’industrie et négatif pour le propriétaire. Globalement « la société perd la valeur des objets inutilement détruits ». Bref « destruction n’est pas profit ». Et Bastiat de rappeler que déjà à son époque des économistes (comme M. de Saint-Chamans) avaient calculé ce que l’économie gagnerait à l’incendie de Paris. Nous avons aussi nos Saint-Chamans du XXI° siècle.

Nos Saint-Chamans modernes ont de l’imagination

Mais nos Saint-Chamans modernes ont de l’imagination. Ce n’est plus toujours le propriétaire qui paie, c’est l’assureur, ou l’Etat. Il y a donc bien un effet de relance, puisque le propriétaire n’a pas dépensé son argent. Mais ils oublient que les assureurs prennent leur argent chez les assurés : ils vont augmenter les primes, ou réduire leurs profits : dans tous ces cas, autant de revenus en moins et de dépenses en moins. Et si c’est l’Etat ? Il va payer grâce aux impôts ou grâce au déficit. Les impôts réduisent nos revenus et plus l’Etat dépense, moins il nous reste de pouvoir d’achat pour dépenser : bilan nul. Et si c’est l’emprunt, voilà une épargne détournée vers l’Etat, épargne qui ne sera plus là pour financer les investissements productifs (effet d’éviction). De toutes façons, quelqu’un paie, puisqu’il n’y a pas, comme aimait à le dire Friedman, « de repas gratuit ». Il n’y a pas non plus de reconstruction gratuite. Et ni un tremblement de terre, ni une « bonne guerre » ne relancera jamais l’économie.

Mais ce qui est encore plus significatif chez Bastiat, c’est qu’il a pris bien d’autres illustrations, depuis les travaux publics jusqu’à l’impôt. Et voilà l’extraordinaire : en 1850, Bastiat dénonce ce que Keynes affirmera en 1936 et que tous les keynésiens affirment encore aujourd’hui. Que la relance par les dépenses publiques, les travaux publics, les emplois publics, c’est ce qui va nous sauver de la récession : il suffit de regarder ce qui se passe depuis deux ans avec la folie des déficits liés à l’explosion des dépenses publiques pour « sauver nos économies »...

Jean-Yves Naudet est Professeur à l’université Paul Cézanne. Cette article est une version raccourcie d'un article paru sur le site www.libres.org.

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