La crise du virtuel

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Emmanuel Martin - le 13 octobre 2008. « La crise actuelle est une crise du virtuel. Nous sommes allés trop loin dans le virtuel ». Si tous les observateurs partagent évidemment ce point de vue, ils oublient bien souvent que cette crise du virtuel, qui n’est pas la première, a quelque chose de spécial.

La bulle internet était aussi une crise du virtuel : la clientèle des start-ups, et donc la création de valeur par ces sociétés ne pouvait être elle aussi que virtuelle. Des corrections ont eu lieu, mais pas de dépression. Aujourd’hui, ce sont des « actifs pourris » qui ont été surévalués. Les instruments financiers complexes ressemblaient alors à des « saucisses » dans lesquelles on avait mis en cachette de plus en plus de viande pourrie : des titres qui véhiculaient les dettes de foyers insolvables sur le marché des subprimes. Ce n’est plus la clientèle de certaines sociétés qui est virtuelle ici mais la solvabilité d’une clientèle, sur la base de laquelle on a créé des titres dans un mécanisme d’instruments financiers complexes. De cette manière la virtualité a contaminé tout le système.

Bien entendu les effets de levier ont amplifié ce phénomène de virtualité. Mais le virtuel est ici bien plus important que ce qu’on ne le pense. Il ne concerne pas simplement la finance. Au contraire, cette dernière s’est nourrie d’une virtualité qui avait été produite ailleurs - une virtualité générée puis soutenue dans les sphères du politique et qui menace les fondations mêmes de la société.

A ce propos, Jacques Rueff, économiste injustement oublié, expliquait comment, pour un individu, un droit à quelque chose (par opposition au droit de faire quelque chose) ne peut provenir, dans des conditions normales, que d’une création de valeur, que d’un service rendu par cet individu : le salaire est par exemple un droit, gagné par le service rendu aux clients de l’entreprise. Mais lorsqu’un droit à est déconnecté, par le biais de mesures politiques, de la valeur créée, du service effectivement rendu, le politique accorde alors un faux droit à l’individu récipiendaire. La multiplication de faux droits, ces droits octroyés sans contrepartie productive, institutionnalise une virtualité qui génèrera tôt ou tard le désordre social.

Ce concept de faux droit permet de comprendre comment les racines profondes de la crise se trouvent – contrairement à ce qui est habituellement relaté – dans la sphère politique. En effet, la crise des subprimes n’est pas uniquement et simplement due à des banquiers et financiers – et des agences de notations - qui ont vécu dans le virtuel. Elle trouve sa cause première dans la propagation – par le politique - de faux droits, et ce à plusieurs égards.

Fannie Mae et Freddie Mac, les organismes de refinancement hypothécaires à l’origine de la crise, étaient aux frontières du public et du privé. Ils avaient la mission « sociale » de garantir des crédits à des ménages qui n’y auraient pas été éligibles sur un marché libre. En début d’année, alors que quelques régulateurs consciencieux tentaient de ralentir la course folle de ces organismes, des représentants démocrates et républicains au Congrès us luttaient contre cette limitation des crédits « pourris », demandant que le niveau des ratios prudentiels de ces entreprises hybrides soit même affaibli. La sphère politique a poussé pour la génération de faux droits : ici le « droit au crédit ».

Ensuite qu’est ce que la politique de taux d’intérêt qu’a entrepris la Federal Reserve entre 2002 et 2005 (avec des taux directeurs sous les 2%), sinon une distribution de « droit à l’argent quasiment gratuit » ? Un faux droit là encore. Les autorités monétaires ont généré ainsi artificiellement le mal-investissement caractéristique des bulles.

La crise du virtuel, c’est donc aussi, et sans doute surtout, celle du virtuel des faux-droits. De ce point de vue, les nouvelles mesures du Président français pour faciliter l’accès au crédit (une garantie étatique de 70 % de l’emprunt pour désormais 60 % des ménages), ou la Fed qui baisserait à nouveau les taux d’intérêt, tout cela ressemble à une fuite en avant. Bien sûr il y a l’urgence, mais ces politiques ne font que générer de nouveaux faux droits et préparer des prochaines bulles. Loin d’être de simples « pompiers », les autorités politiques, parce qu’elles ont contribué et continuent de contribuer amplement à cette crise du virtuel par l’émission de faux droits, sont en réalité des pompiers pyromanes.

Emmanuel Martin est analyste sur UnMondeLibre.org.