Tunisie : faut-il s'étonner du silence français ?

Version imprimableVersion imprimable

Emmanuel Martin – Le 14 janvier 2011. Alors que les éditos s’enchaînent sur la question du silence, non pas de la France, mais de son exécutif sur la question des violences en Tunisie, la Ministre française des Affaires étrangères a déclaré que la France pourrait prêter son savoir-faire à la Tunisie, et à l’Algérie, pour... sécuriser les manifestations. La patrie des droits de l’homme va aider des dictateurs à « encadrer » la révolte légitime de leur peuple ? Ce ne serait pas la première fois. La « pacification » new look en somme. N’est-ce pas finalement dans la continuité non seulement de la politique africaine de la France depuis les indépendances, mais aussi d’une vieille tradition française profondément anti-libérale ?

L’ami Ben Ali

En effet, interrogée mardi 11 janvier dans l’hémicycle par le député Jean-Paul Lecoq sur « cette incohérence de notre pays : d'un côté la France appelle au respect de la démocratie en Côte d'Ivoire alors que de l'autre elle soutient de manière indéfectible la dictature de M. Ben Ali » Michèle Alliot-Marie, Ministre des Affaires étrangères a pu déclarer dans sa réponse, qui inclut l’Algérie, : « Nous proposons que le savoir-faire qui est reconnu dans le monde entier de nos forces de sécurité permette de régler des situations sécuritaires de ce type... C'est la raison pour laquelle nous proposons aux deux pays dans le cadre de nos coopérations, d'agir en ce sens pour que le droit de manifester puisse se faire en même temps que l'assurance de la sécurité. » En bref, allons aider Ben Ali en Tunisie et les généraux en Algérie à rester au pouvoir, mais en faisant un peu moins de morts ?

Après tout, pour MAM, en France « nous n’avons pas nous ériger en donneurs de leçons ». Ou quand ça nous arrange donc. Et MAM n’est pas la seule : Frédéric Mitterrand, qui n’a décidément rien à envier à son tonton en matière de soutien aux dictatures, estimait lui dimanche sur Canal + que « dire que la Tunisie est une dictature univoque, comme on le fait si souvent, me semble tout à fait exagéré. » Pour Luc Chatel comme pour le porte-parole du gouvernement François Baroin, « la France n’a pas à s’ingérer dans les affaires de la Tunisie ». Quand à Éric Besson, si prompt à aboyer en matière d’immigration, et qui donc devrait avoir au moins réfléchi aux causes de l’immigration, il n’a soudainement « pas d’avis particulier sur la situation en Tunisie ».

Même quand, un peu plus tard, un professeur d'informatique à l'université de technologie de Compiègne, Hatem Bettahar, est tué par des tirs de la police à Douz ? Enfin le premier Ministre s’exprime pour s’alarmer de « l'utilisation disproportionnée de la violence ». (Selon la Fédération internationale des ligues de droits de l'homme (FIDH) il y aurait eu alors 66 morts depuis le début du mouvement de protestations). Le premier ministre a ainsi appelé « l'ensemble des parties à faire preuve de retenue et à choisir la voie du dialogue ». Le « dialogue » ? En Tunisie ? M. Fillon est visiblement mal informé : le dialogue suppose que les deux parties puissent s’exprimer, il suppose la liberté d’expression. Bien sûr, il ne s’agit pas ici de prôner la révolution en appelant à la violence et à la destruction plutôt qu’au dialogue, mais simplement de critiquer la fausse naïveté d’un premier ministre.

Ce manque total de principes, cette « hyper Realpolitik », tout cela est consternant. L’ami de la France, c’est le peuple tunisien, opprimé depuis trop longtemps ; et non un dictateur qui étouffe son peuple au nom d’un développement en partie illusoire et pour protéger ses intérêts corrompus. Quant à l’argument « Ben Ali plutôt que les islamistes », il ne vaut pas grand’ chose : l’intégrisme religieux pousse sur le terreau de l’oppression.

Sarkozy et les dictateurs africains

Il aurait donc fallu condamner la répression sanglante. Mais le gouvernement français ne fait que suivre la ligne de son Président. Et ce Président ne fait que suivre la ligne de ses prédécesseurs. On se souvient pourtant un soir de victoire électorale, un certain Nicolas Sarkozy faisant un vibrant appel « à tous ceux qui sont persécutés par les tyrannies et les dictatures » : La France serait « du côté des opprimés du monde ». En recevant Kadhafi sur les pelouses de l’Élysée ? En soutenant sans le dire Ali Bongo ou Denis Sassou N’Guesso dans des élections tripatouillées en 2009 ? Ou Ben Ali en 2008 en Tunisie, pays où « l’espace des libertés progresse », car « tout n’est pas parfait en Tunisie, certes. Tout n’est pas parfait en France non plus ». Oui, visiblement, tout n’est pas parfait en France non plus...

La France anti-libérale

Le vice français est profond : c’est la suspicion à l’égard de la liberté individuelle. Qu’on ne s’y trompe pas : la gauche française soutenait un système qui marchait au goulag et au laogaï. Par humanisme paraît-il. La voir critiquer aujourd’hui le soutien gouvernemental à Ben Ali fait donc sourire. Elle n’a rien à envier à une droite conservatrice : droite comme gauche françaises sont viscéralement anti-libérales. Contre la liberté entrepreneuriale qui seule permet le développement, elles défendent le monopole (caractéristique d’ailleurs de ce système mafieux qu’on nomme la Françafrique), ainsi que le dirigisme et l’étatisme, qui mènent à l’autoritarisme et au flicage.

Quand le jeune Bouazizi s’est immolé, c’est pour le droit de vendre des fruits et légumes pour subvenir aux besoins de sa famille alors que des policiers lui avaient confisqué son matériel. Les Tunisiens ne sont pas anarchistes : ils veulent simplement que leur État corrompu arrête de « s’ingérer dans leurs affaires », qu’il les laisse respirer. Enfin.

Emmanuel Martin est analyste sur www.UnMondeLibre.org.