Que valait le discours de Versailles ?

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Emmanuel Martin - Le 24 juin 2009. Le Président Sarkozy a donné lundi 22 juin devant les parlementaires français réunis en Congrès un discours qui se voulait historique. Sur quelques points le Président a insisté sur son souhait de réformes, mais à bien des égards cette allocution était très gaullienne, caractérisée par une absence de doctrine claire, des positions souvent contradictoires, une forte rhétorique, et une sorte de patriotisme éculé, teinté de colbertisme aux accents pompidoliens, qui, dans la situation catastrophique des finances françaises, ne paraissent pas appropriés.

D’une certaine manière, la tonalité du discours était donnée – involontairement - par le coût de celui-ci : autour de 400 000 euros selon le Président de l’Assemblée Nationale, Bernard Accoyer. « Qui peut croire que… » ce discours valait tant de deniers publics, près de 9000 euros la minute, surtout en situation de crise ? La dépense a-t-elle été contrôlée par le Parlement comme le souhaitait le Président pour toute dépense ? Du coup, les appels de ce dernier à lutter contre la « mauvaise dépense », c’est à dire « les gaspillages, l'excès de bureaucratie, les frais de fonctionnement trop élevés » sonnent faux. Et une bonne partie du discours, sur ses volets économiques, en est de même.

Les propositions d’investissement dans les secteurs d’avenir et de réindustrialisation rappellent les vœux de Jacques Chirac en janvier 2005, avec ses mesures coûteuses et inefficaces de « nouvelle politique industrielle » colbertiste (l'Etat tirant l'investissement), donnant lieu à une multiplication d’agences et de chercheurs de subventions ou de rentes. La seule politique « industrielle » qui vaille en France désormais c’est sans doute de ne pas en avoir, mais de faciliter la vie des entrepreneurs. Le dispositif en faveur de l’auto-entrepreneur va dans ce sens il est vrai, mais il est un petit pas en avant. Il faudrait une simplification majeure, administrative, fiscale et sociale de la vie des entreprises. Les grosses entreprises peuvent se payer le coût de la complexité administrative française, pas les petits entrepreneurs. Bien sûr le Président a rappelé la suppression de la taxe professionnelle, mais pour parler dans la foulée des avantages … de la taxe carbone. Du coup ses explications sur le fait qu’il n’y aura pas de hausse de la fiscalité paraissent floues.

La crise donne une opportunité de prétexter des déficits et un endettement en hausse et de remettre en cause la discipline budgétaire européenne. Comme au judo, M. Sarkozy tente de faire d’une faiblesse une force. Cependant, même avec les distinctions entre bon et mauvais déficit – pas si faciles à établir dans la réalité, vu l’état de délabrement des finances françaises, on voit mal comment la situation pourra perdurer. Et le Président de sortir l’épouvantail de la politique de la rigueur pour annoncer qu’elle ne marche pas. Or, on n’a pas vu cette politique depuis un bon bout de temps dans ce pays où l’État dépense désormais près de 53% du PIB, sans doute pour « sortir de la crise », depuis des années avec le succès que l’on sait. Mais par quel miracle pourra-t-on financer un effort « massif » pour l’emploi (comprenez une politique de l’emploi coûteuse) sans peser… sur l’emploi à terme (par les prélèvements pour financer le coût). L’inflation ? En fait : l’emprunt.

En effet, après Pinay, Giscard, Barre ou Balladur, voilà l’emprunt Sarkozy. L’idée semble d’abord faire croire que l’emprunt est presque une pratique d’exception. Peu de gens savent que le paiement des intérêts de la dette en France constitue le deuxième poste de dépenses du budget de l’État, soit l'équivalent de l'impôt sur le revenu collecté ou 2000 euros par personne ayant un travail. L’Agence France Trésor devra en 2009 déjà émettre plus de 150 milliards d’euros de titres de dette. Quid alors de la notation de la dette française ? La signature française sera-t-elle encore crédible ? Ensuite cet emprunt auprès des Français pourrait coûter plus cher qu’un emprunt classique sur les marchés financiers. Cette manœuvre politique pourra peut-être « rassembler » les français autour d’un projet d’union nationale (à côté du refus de la Burka…) mais elle ne changera rien au fonctionnement du « modèle français ».

Le non remplacement d’un fonctionnaire sur deux, la réforme des collectivités locales et la réduction du nombre d’élus locaux semblent aller dans le sens d’une meilleure gestion de l’argent public. Bien sûr les associations d’élus feront barrage sur les derniers points. On peut de même saluer la volonté de trier les bonnes et les mauvaises dépenses et de supprimer les agences qui ne servent à rien. Mais en pratique on sait ce que cela donne. Et n’est-ce pas là un aveu d’impuissance voire d’inutilité de la Cour des Comptes depuis des années ? D’ailleurs, après les reculs sur la réforme de l’université, comment garantir des réformes dans des secteurs où les lobbies sont si bien ancrés ?

Les contradictions gaulliennes du discours du Président trouvent sans doute leur paroxysme dans cette défense, peu convaincante, du « modèle français » d’un côté, et la promotion, d’un autre côté, d’un « nouveau modèle de croissance » fondé, qui plus est, sur… des vieilles recettes. « Ne changeons pas de modèle » mais « ayons le courage de changer ». Sur de nombreux points, cette intervention semble donc bien politique, politicienne, rhétorique plus que réaliste. D’ailleurs le gouvernement a été remanié le lendemain : est-ce pour hâter la mise en place des propositions du discours ou pour détourner l’attention de son contenu ?

Emmanuel Martin est analyste sur www.unmondelibre.org.