Le Nobel consacre l’analyse des institutions

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Emmanuel Martin – le 13 octobre 2009. Le jury du Prix Nobel en Sciences économiques de l’Académie Royale Suédoise des Sciences a choisi cette année de consacrer le travail d’une femme – pour la première fois – Elinor Ostrom pour « son analyse de la gouvernance économique, en particulier des biens communs » et d’Olivier Williamson pour « son analyse de la gouvernance économique, en particulier des frontières de la firme ». Le jury a ainsi rappelé l’importance des institutions pour comprendre la coopération sociale. Nous sommes là véritablement au cœur de la dynamique économique des conditions du développement, c’est à dire en quelque sorte « le terreau sur lequel pousse notre jardin ».

Institutions et développement

En effet, d’où vient la prospérité ? Du fait que de plus en plus d’individus se spécialisent pour échanger le fruit de leur spécialisation dans une longue chaîne d’échange de services. On ne produit plus tout pour soi-même comme il y a quelques siècles. La société de l’échange nous lie désormais dans une solidarité organique comme dirait Durkheim : on crée essentiellement pour les autres et on obtient la majorité de ses besoins de la part des autres. Ainsi, le processus de cette création de service, de valeur, s’apparente à un organisme complexe croissant. Il donne lieu à plus de productivité, plus de revenus, plus de prospérité. Le processus en question est fondamentalement humain : l’erreur et la correction de l’erreur (l'adaptation) sont en son centre.

Mais ce processus décentralisé d’échanges nécessite bien sûr une coopération soit sur les marchés, soit au sein d’entreprises, soit dans d’autres types d’organisations. Et les individus font face a deux problèmes lorsqu’ils veulent coopérer. Celui de l’information : avec qui coopérer, quand, à propos de quoi, comment etc ? Mais aussi celui de l’incitation : comment faire pour inciter les autres à coopérer, comment contrôler leur coopération, comment faire respecter le contrat de coopération etc. C’est là qu’entrent en scène les institutions, c’est à dire les règles de coopération qui peuvent être informelles (comme les tabous, certaines traditions) ou formelles (écrites, codifiées comme le droit moderne). De la qualité du terreau institutionnel dépend la croissance de l’organisme économique. Les indicateurs de liberté économique ou de facilité des affaires donnent une mesure – imparfaite il est vrai – de la qualité de ce terreau institutionnel. Un étage au dessus de la compréhension des institutions au sens large se trouve justement l’analyse de la coopération dans les organisations.

Organisations et coopération

Parce qu’il est coûteux de coopérer sur le marché, parce que passer un contrat ponctuel est forcément risqué (en termes de respect du contrat, de contrôle des spécifications etc) il est souvent plus économique de coopérer au sein d’une organisation. C’est le message fondamental de Ronald Coase, mentor de Williamson. Il permet de comprendre comment émerge le phénomène de la firme qui intègre une série d’activités de manière hiérarchique pour économiser en coûts de transactions sur le marché. Bien sûr apparaissent alors des coûts d’organisation. D’où la nécessité de l’analyse de la gouvernance des contrats au sein de la firme pour faire en sorte que la coopération au sein de la firme soit la meilleure possible. La structure de gouvernance fait alors référence à la rationalité limitée, l’incomplétude des contrats, mais aussi à la spécificité de certains actifs (non substituables donc), et prend en compte la nécessité d’adapter les organisations. On est loin des abstractions parfaite de l’individu maximisateur néoclassique.

On comprend aussi dans ce cadre l’importance de la confiance et du « capital social » comme ciments de la coopération, objets de recherche d’Elinor OStrom. La première femme Prix Nobel d’économie s’est aussi penchée sur les problèmes de coopération et de gouvernance autour des ressources en commun : comment en effet gérer des ressources telles que les forêts ou les poissons ? Son travail a donc fait progresser aussi la gouvernance environnementale. Dans le sens de plus de décentralisation : implication des acteurs locaux dans la mise en place de la règle, reconnaissance de l’évolution des pratiques et des traditions, méfiance à l’égard des solutions toutes faites imposées de l’extérieur par une réglementation autoritaire. La gestion des ressources en commun n’a pas de recettes toute faites, elle doit reconnaître la complexité et la diversité institutionnelle.

Après Hayek en 1974, Buchanan en 1986 ou encore North en 1993, le jury Nobel a ainsi insisté à nouveau sur le travail essentiel que représente l’analyse institutionnelle pour la compréhension de notre monde. L’actualité n’est sans doute pas étrangère au choix du jury Nobel. La crise financière a en effet rappelé avec douleur que la gouvernance au sein de la firme est une question majeure. Et les enjeux écologiques tels que la déforestation ou la surpêche nous poussent à chercher des solutions multiples de gestion de notre environnement.

Emmanuel Martin est économiste, analyste sur www.UnMondeLibre.org.