Indignés : pour la fin du capitalisme de copinage et un retour à la démocratie responsable

Version imprimableVersion imprimable

Emmanuel Martin - Le 14 octobre 2011 - Le mouvement des indignés, parti de Madrid au printemps dernier, célèbre ses six mois le samedi 15 octobre. Le mouvement fustige le capitalisme et prône un retour à la démocratie. A bien des égards ce message est juste, pour peu qu’on ne fasse pas de confusions.

Les effets de l’Euro



Avant toute chose, il faut sans doute rappeler que si l’Europe est dans la situation actuelle c’est aussi du fait des conditions de l’entrée dans l’Euro. Quand un Milton Friedman avertissait que la zone euro volerait en éclats à la première récession, les intellectuels et les eurocrates le ridiculisaient. Pourtant, une politique monétaire commune, c’est un taux d’intérêt commun (le taux d’intérêt directeur de la banque centrale étant un vestige de la planification centralisée). Ce taux « moyen » sur une zone aux performances économiques hétérogènes était une erreur manifeste : dans les pays où la croissance était faible (Allemagne, France) ce taux moyen était trop haut, étouffant d’autant la croissance ; dans les pays où la croissance était forte, pour des raisons démographiques (Irlande, Espagne), il était trop bas, générant des bulles de mal-investissement. Par ailleurs, la zone Euro a permis à des pays comme la Grèce de bénéficier de la signature Euro (= Allemagne) et donc d’emprunter à des taux avantageux. Pour mieux s’endetter. Et qui respectait Maastricht ?

Erreur de technocrate donc. Et les indignés devraient justement s’indigner de ce que les technocrates qui nous ont mis dans ce pétrin accaparent toujours davantage de pouvoir, au mépris de la démocratie. Les slovaques sont-ils contre le Fonds Européen de Stabilité Financière (sic) ? On trouvera un deal pour le leur imposer. La démocratie européenne c’est « faisons voter les gens jusqu’à ce qu’il disent oui à nos propositions de technocrates ». Comme pour le traité constitutionnel en Irlande - conception curieuse de la démocratie. Le FESF est en réalité une « solution » à la Ponzi à une échelle ahurissante, consistant à tenter de sortir d’une crise de la « dette pourrie » avec toujours plus de « dette pourrie ». Cela permet de sauver les emplois des banquiers irresponsables en passant la facture de leurs pertes aux contribuables et aux générations futures.

Capitalisme de copinage



De ce point de vue, les indignés, notamment devant Wall Street, ont raison de critiquer le capitalisme… de copinage. Mais pas le capitalisme au sens large : Steve Jobs et Bernard Madoff (ou Henry Paulson) ce n’est justement pas la même chose ! La confusion règne donc. Critiquer les sauvetages des banquiers est une chose, cracher sur n’importe quelle grosse entreprise en est une autre. La différence est justement la proximité des soi-disant capitalistes avec le politique, et la possibilité de faire socialiser les pertes de son entreprise. La fameuse revolving door entre banque et État doit donc être fermée : aux USA un Secrétaire au Trésor ne devrait plus avoir travaillé pour Goldman Sachs, en France un PDG de grande banque ne devrait plus avoir travaillé au Ministère des Finances ou du Budget.

Démocraties dysfonctionnelles

Les indignés s’insurgent également contre les plans d’austérité, suite à la crise des dettes souveraines. Ces plans d’austérité résultent directement de crises des finances publiques : d’abord liées à la baisse des rentrées fiscales du fait de la récession et donc de l’augmentation du chômage et des dépenses sociales après l’éclatement de bulles de mal-investissement dues à l’euro (comme en Espagne) ; liées ensuite à l’endettement généré par les dépenses inconsidérées décidées par les hommes politiques suite à l’accès à des taux avantageux (notamment en Grèce) ; mais plus généralement, traduisant une crise du modèle d’État Providence et administratif qui vit largement au-dessus de « nos » moyens : ne pouvant financer l’explosion des dépenses par l’impôt ou la planche à billet, il a été « décidé » que c’est la dette qui prendrait le relais (La France en est le parfait exemple).

Il est crucial de comprendre que les mécanismes de contrôle démocratique de la dépense publique ne fonctionnent plus depuis longtemps. Parlement fantoche avec des représentants cumulards et des organes de contrôle et d’évaluation émasculés (comme en France), politiciens qui redistribuent des privilèges au mépris de l’État de droit (comme en Grèce), décentralisation complexe sans autonomisation budgétaire et fiscale, favorisant la course aux votes par la dépense (comme en France encore), modèle social corporatiste de type Ancien régime (comme en Grèce ou en France) ou chaque corporation tire la couverture à soi en termes d’avantages – avec l’argent des autres, non paiement de l’impôt sur le revenu (fondement du lien « taxation-représentation ») par une partie significative de la population (de manière légale par une progressivité « pro-pauvres » ou par la fraude) ayant le sentiment que ce sont « les autres qui paient »… Le contrat démocratique est brisé.

Les indignés devraient ainsi affiner leur message : la fin du capitalisme de copinage et un retour à la démocratie responsable.

Emmanuel martin est analyste sur www.UnMondeLibre.org.