Économie de la Françafrique

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Emmanuel Martin -  Les relations opaques entre la France et ses anciennes colonies en Afrique depuis les indépendances sont désormais qualifiées par le terme de « Françafrique », sans doute popularisé par François-Xavier Verschave. L’étude de la Françafrique est généralement cantonnée à des articles ou ouvrages d’associations telles Survie en France. Leur travail, important, peut parfois avoir des conclusions anticapitalistes et antimondialistes et reste essentiellement historique.

Il est cependant possible, d’une part, de fournir une critique non pas du capitalisme et de la mondialisation, mais du système de capitalisme d’État, corrompu et anticoncurrentiel qui est au cœur de ces pratiques et, d’autre part, de se servir de la théorie économique pour systématiser l’analyse.

Premièrement, le capitalisme suppose l’état de droit et notamment le respect de la propriété justement acquise, des contrats, des droits individuels, et l’égalité devant la loi. Qu’on le veuille ou non, c’est le système qui a permis le développement économique d’une bonne partie de la planète en quelques siècles. Le rôle premier de l’État est de faire respecter l’état de droit pour qu’une saine concurrence libre puisse jouer. Le capitalisme de copinage, le fameux crony capitalism, voit au contraire des décideurs politiques favoriser certains intérêts, qui le leur rendent bien, au détriment de l’état de droit et de la concurrence libre. La relation Françafrique semble tenir de ce crony capitalism, et même d’une stratégie d’État.

Deuxièmement, si l’on se tourne vers les chiffres du commerce international de l’Afrique, il est difficile d’y voir un continent mondialisé. En 2008 par exemple, le stock d’investissement direct étranger entrant en Afrique est de 3,4% du stock mondial soit un peu plus que la moitié de ce que la France à elle seule reçoit en investissements. Les exportations africaines de biens et services représentaient respectivement 2,87% et 2,52% du commerce mondial. L’Afrique, continent d’un milliard d’âmes, semble souffrir du manque de mondialisation, et des opportunités qui vont avec.

Une partie de l’explication du sous-développement africain a trait aux institutions peu propices à l’échange et à l’entreprise. Les nations se trouvent dans ce qui est parfois appelé un verrouillage institutionnel de mauvaise qualité dans lequel le changement, notamment vers un climat propice aux affaires et donc au développement économique, semble impossible. L’analyse économique des relations de type Françafrique peut-elle expliquer à son tour ce verrouillage ?

Depuis une cinquantaine d’années bon nombres d’économistes se sont intéressés au fonctionnement du marché politique et des bureaucraties, faisant tomber l’hypothèse de bienveillance et d’esprit de service public des acteurs qui les composent. Cette théorie dite du Public Choice, applique l’hypothèse de la recherche de l’intérêt personnel également dans ces sphères, et a ainsi pu expliquer nombre de « défaillances de l’État ». Cette théorie repose aussi sur le fait qu’il est peu coûteux pour des petits groupes aux intérêts similaires de se coaliser pour faire pression sur le politique et obtenir avantages et protections. Il est en revanche coûteux pour les millions de contribuables de se coaliser pour se protéger des privilèges très variés qui sont accordés aux lobbies.

Sur la base de ces hypothèses, il serait possible de reconstruire le tableau de la Françafrique, en termes de recherche d’intérêts de la part de groupes coalisés et d’hommes politiques (une théorie n’éclairant bien sûr qu’un aspect de la réalité) :

- Quelques grandes entreprises françaises bien implantées et jouissant d’un quasi-monopole d’exploitation, sans doute avec des prix d’achats très faibles, ou bien bénéficiant d’un marché privilégié où elles peuvent vendre très cher leurs services, n’auraient aucun intérêt à voir émerger la concurrence du fait d’un meilleur climat des affaires.

- Quelques autocrates africains et leurs clans souhaitent, et c’est humain, conserver le pouvoir et les richesses qu’il leur procure. Ils n’auraient aucun intérêt au développement de leur pays et donc au développement d’une classe moyenne et d’entreprises qui pourraient financer l’opposition et menacer leur accès aux revenus des industries extractives. Ils pourraient aussi bénéficier de l’argent de l’aide publique qui leur permettrait de rester au pouvoir et de « boucler les fins de mois » pour payer les fonctionnaires.

- D’ailleurs, les bureaucrates des agences publiques d’aide auraient aussi un intérêt dans ce système, puisque leurs revenus, leurs emplois, leur influence en dépendent. Leurs actions seraient en outre légitimées par un prétendu système d’aide au développement qui en réalité contribuerait en premier lieu à « acheter », avec de l’argent des contribuables, des autocrates africains, pour la stabilité qu’ils fourniraient à quelques lobbies.

- L’État français n’aurait aucun intérêt dans la concurrence de compagnies étrangères puisqu’elle donnerait la possibilité aux autocrates africains de réduire leurs privilèges, concessions, prix préférentiels ou marchés aux quelques intérêts français. De ce point de vue le pétrole bon marché africain serait une aubaine pour l’État français qui peut accroître sa marge de taxation sous le prix socialement tolérable en France (un taux de taxation de l’ordre de 200%, ça ne se refuse pas). Si en plus ce pétrole permettait des fuites de cash qui pourraient financer les partis politiques français...

- Par ailleurs, d’un point de vue stratégique, la dépendance énergétique aux « caprices » des marchés internationaux n’est pas tolérable pour une puissance respectable comme la France. Les approvisionnements énergétiques sont une stratégie d’État. Si en outre, un de ces approvisionnements constituait le socle de la politique d’expansion des marchés énergétiques de la France (et donc de sa géostratégie en tant que grande puissance) dans le secteur où elle est leader mondial, son intérêt évident serait de protéger coûte que coûte cet approvisionnement.

-  Bien sûr avec la nouvelle concurrence internationale, notamment de la Chine, les autocrates pourraient gagner en pouvoir de négociation : la France devrait donc en théorie se montrer plus tolérante sur le non-respect des droits de l’homme en Afrique, ou plus « amicale » quant au traitement de plaintes pour corruption par exemple.

La théorie, forcément réductrice, est-elle loin de la réalité ?

Emmanuel Martin est analyste sur www.UnMondeLibre.org.

Le 21 septembre 2010.