Adieu "l'ami Bongo"

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Emmanuel Martin – Le 9 juin 2009. Le décès du Président du Gabon, Omar Bongo, en place depuis 1967, a attristé la classe politique française. Pour Jacques Chirac, ancien Président de la République Française, c’est la perte d’un « sage », celle d’un « grand et fidèle ami de la France » pour son successeur, Nicolas Sarkozy. Le ministre des affaires étrangères français, Bernard Kouchner a pour sa part déclaré que la France « perd un ami » et « déplore également une perte pour l’Afrique, continent où M. Bongo Ondimba, unanimement respecté par ses pairs, avait œuvré avec détermination et courage à la paix et à la stabilité ». A en juger par les hommages de la classe politique française, l’homme était un véritable ami de la France et un modèle de probité.

Françafrique

Derrière ce concert de louanges se cache sans doute les regrets de voir disparaître le dernier pilier de la Françafrique, un homme qui a effectivement été un grand ami non pas de la France, mais de ses hommes politiques et de sa société d’État, Elf (qu’on appellelait parfois ironiquement la « Pompe Afric' »). Un système à l’histoire peu glorieuse : après la décolonisation officielle, le Président de la République Française, le Général De Gaulle confie à son bras droit « Afrique », Jacques Foccart, le soin de maintenir la mainmise de la France sur son « pré carré » africain. Assassinats de dirigeants ne convenant pas à Paris, fomentation de guerres civiles générant des millions de morts civils, la patrie des droits de l’homme, si prompte à invoquer la morale, a répandu ses lumières bien sombres sur le continent noir. Le système, basé sur l’emploi de barbouzes, mais aussi de l’armée et des services secrets, visait à la fois la sécurisation des approvisionnements pétroliers (et d’uranium) de la puissance française, le maintien de la sphère d’influence française et francophone, mais aussi… le financement de la vie politique hexagonale, de droite à gauche. Au détriment du développement des africains.

Un ami

L’homme était plus un ami d’une partie des politiciens français que la France. Et question probité, il n’a pas véritablement été un ami de son peuple, même s’il a redistribué une partie de la manne à quelques uns autour de lui, se révélant un tantinet moins pingre que d’autres autocrates africains. Installé par Foccart après que le Président Léon M’Ba a souffert à la fois d’impopularité et d’un cancer, Bongo devient président en 1967, forme le parti unique au nom doublement très ironique, le Parti Démocratique Gabonais (PDG). Suivirent 42 ans de règne même pas mis en danger par la démocratisation exigée par le Président François Mitterrand à La Baule en 1990. Outre la corruption des partis politiques français, qui aurait financé les campagnes via l’argent du pétrole Elf, de très nombreuses personnalités de la classe politique française ont entretenu un business lucratif en tant que conseillers de Bongo. On se souvient de la controverse Kouchner. Un ami des politiciens donc. Mais pas des contribuables français : l’été 2007 Nicolas Sarkozy annule 15% de la dette du Gabon, pays notoirement pauvre en ressources naturelles.

Amen

Si l’état de droit est un leurre au Gabon, on peut se poser des questions sur sa situation en France. Quand une plainte est déposée en 2007 contre Bongo et d’autres pairs africains, pour des biens mal acquis en France, la plainte est classée sans suite en novembre. Quand, suite à l’enquête de l'Office central de répression de la grande délinquance financière, la presse française étale les patrimoines impressionnants en question début 2008, on s’indigne à Libreville. Au passage le pourfendeur de la Françafrique, qui disait en janvier 2008 vouloir signer l’acte de décès de cette dernière, le secrétaire d’État à la coopération français, Jean-Marie Bockel, est mis au placard, remplacé par le souriant Alain Joyandet qui ira prêter allégeance auprès … de « Papa Bongo » en avril. La rupture affichée de Nicolas Sarkozy avec la Françafrique a été de courte durée…

Lorsque une juge française est favorable à l'ouverture d'une nouvelle enquête visant Omar Bongo, deux autres chefs d'Etat africains, Denis Sassou Nguesso du Congo et Teodoro Obiang de Guinée-Equatoriale, ainsi que leur entourage respectif sur suspicion de possession en France de biens immobiliers financés par de l'argent public détourné, comme par magie, le Parquet de Paris fait appel : l’affaire pourra traîner.

Et lorsque encore des juges français entendent geler des comptes bancaires de l’autocrate en début d’année 2009, le PDG déclare que les « accords de coopération avec la France seront revus en profondeur ». Bongo et la France c’est un jeu de « je te tiens, tu me tiens par la barbichette ». Il a lui même pu dire : « L’Afrique sans la France, c’est une voiture sans chauffeur. La France sans l’Afrique, c’est une voiture sans carburant » - une géopolitique aux accents très dirigistes, dans une tradition bien française.

Certes, les un million et demi de Gabonais n’ont pas subi une répression sanguinaire, ils n’ont pas été affamés comme ailleurs en Afrique, mais ils ne sont pas moins victimes d’un système corrompu, assis sur des richesses immenses, qui les a privés de développement depuis cinq décennies : le Gabon est classé 127ème sur 141 en termes de liberté économique en 2006. D’ailleurs, Bongo est mort dans un hôpital de Barcelone, pas de Libreville.

Emmanuel Martin est analyste sur UnMondeLibre.org.