Égypte : ne pas suivre l'exemple iranien

Version imprimableVersion imprimable

Le 11 février 2010 - Alors que l'Égypte est à la croisée des chemins, beaucoup s'inquiètent de la prise du pouvoir par les Frères Musulmans. Cet article sur l'Iran de Nicolaye Lamy, lui-même iranien, permet de mieux comprendre, même si la publication date de 2008, qu'un régime islamiste n'est pas la solution dans la recherche d'alternative à l'oppression. Un tel régime a au contraire toutes les chances d'offrir un système également oppressif puisqu'il n'est pas fondé sur l'état de droit ou le respect des droits individuels. L'article permet aussi de saisir à la fois le soutien au président Ahmadinejad et les révoltes progressistes de 2009 soutenant Mirhossein Moussavi battu officiellement par le président sortant aux élections en Iran en juin de la même année. Nicolaye Lamy détaille en effet le "système Pasdaran" des gardiens de la révolution et indique comment toute une partie de la population (celle qui, sans doute, soutient Ahmadinejad aujourd'hui) est en réalité plus ou moins achetée par le pouvoir par les revenus du pétrole iranien, alors qu'une autre partie ne supporte plus l'étouffement du régime et aspire à la liberté.

Autant de leçons à tirer pour l'Égypte. Il est vrai que les démocraties défendant l'état de droit ont paradoxalement soutenu, et soutiennent encore, par "pragmatisme diplomatique" (fondé sur la défense d'intérêts énergétiques, la "paix" avec Israël, et la menace islamiste) des régimes autocratiques qui bafouent l'état de droit. La démocratie parait ainsi aux yeux de certains tout aussi corrompue que ces régimes autocratiques. Pourtant, elle est sans doute la seule voie vers l'état de droit, avec certaines garanties constitutionnelles pour éviter qu'elle ne mène justement au pouvoir des régimes anti-démocratiques et oppresseurs. S'il choisissait, par la voie démocratique, l'islamisme par désir de mettre un terme à la corruption, le peuple égyptien pourrait avoir de mauvaises surprises, comme en témoigne le peuple iranien. Les jeunes égyptiens épris de liberté perdraient leur révolution - démocratique contrairement à la révolution iranienne.

NL : > L’Iran est au cœur de l’actualité géopolitique du fait de son programme nucléaire. Cependant, une telle agitation ne doit pas faire oublier le véritable souci de la société iranienne, à savoir son économie. Si nous portons notre regard sur l’ensemble des données quantitatives, une seule résume l’état de l’économie iranienne : 85% des infrastructures productives sont contrôlées par le régime. Comme toute économie administrée, rien ne se décide sans l’aval des « autorités compétentes », induisant recherche de rentes et affaiblissement des libertés économiques. En l’occurrence, le régime des mollahs a accordé des concessions en matière de gestion économique au cartel des pasdarans en échange d’une sécurisation du régime. A l’heure actuelle, les pasdarans, dirigés par le général Safavi, contrôlent donc en grande partie l’économie iranienne, ce qui a pour conséquence de réduire la liberté entrepreneuriale. Or, l’absence de liberté entrepreneuriale constitue un frein puissant à la croissance et au développement d’un pays.

L’Iran souffre d’une imbrication institutionnelle complexe : la Constitution iranienne adoptée une première fois en 1979 au lendemain de la Révolution, puis révisée en 1989 après la mort de l’ayatollah Khomeiny consacre deux piliers, l’un Islamique et l’autre Républicain. Le texte fondamental énonce dans son article 2 (sur la souveraineté divine) et ses articles 1 et 6 (sur la volonté du peuple) la double légitimité du pouvoir. Néanmoins, la Constitution octroie au principe du « velayat-e-faquih » (gouvernement du jurisconsulte religieux) une place privilégiée. Ainsi, le Guide de la révolution est considéré comme la plus haute autorité. Il supervise l’ensemble des trois pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, maintient le bon fonctionnement des institutions, mais surtout, fixe les grandes orientations en matière politique, économique et de mœurs. Par ailleurs, la distribution des rentes étatiques, instruments de secours de l’économie persane, est octroyée aux personnes partageant sa conviction de la Révolution.

Parmi ces personnes choyées par le Guide nous trouvons donc les Gardiens de la révolution, les pasdarans, créés par l’imam Khomeiny. Jusqu’à la fin de la guerre contre l’Irak, cette organisation était considérée comme une armée de libération. Puis elle a su s’organiser pour devenir une véritable structure militaire et de renseignement, n’hésitant pas à s’immiscer dans les affaires civiles – écoutes téléphoniques, espionnage de l’opposition pro-occidentale – pour sauvegarder les valeurs de la révolution. Enfin, une partie des 120.000 pasdarans s’est reconvertie dans les affaires au gré des largesses du pouvoir. D’ailleurs, le Président de la République Islamique actuel, M. Ahmadinejad, et certains ministres sont issus de ce clan. Ces passerelles tendent à accélérer l’octroi de gros contrats, comme le développement du champ gazier de Pars-Sud pour 1.56 milliards d’euros.

L’économie iranienne fonctionne grâce aux injections massives de subsides versés par le pouvoir religieux. L’entrepreneur qui réussit en Iran est celui qui obtient ces appuis. Ce système qui repose donc sur la corruption, la recherche de rente, et ne peut tendre vers le progrès. Comme tout groupe de pression, les pasdarans ont monnayé leur soutien à la Révolution contre des avantages. De la sorte, ils se sont vus confier la sécurité intérieure – voire extérieure, ainsi que l’ensemble des industries militaires, pétrolières et agro-alimentaires, bloquant ainsi toute possibilité de concurrence. Représentant de véritables cartels dans les nombreux secteurs qu’ils contrôlent, ils se posent ainsi comme les nouveaux gestionnaires de l’économie persane, au prix d’une menace sur la liberté d’entreprise et le dynamisme des marchés.

Ainsi l’économie iranienne est en proie au sous-développement. Le PIB iranien, avoisine les 196.3 milliards de dollars. Le Revenu National Brut en parité de pouvoir d’achat (2005), atteignait les 545 milliards de dollars, représentant 8050 dollars par habitant. Concernant l’Indice de Développement Humain, l’Iran se positionnait à la 96e place mondiale avec un taux de 0.746. En outre, l’inflation, environ 15% par an, perturbe les plans des agents économiques. A cela se greffe un chômage de masse touchant pas loin de 20 millions de personnes sur les 70 millions que compte le pays. Le marché du travail étant saturé, il ne peut absorber les 800 000 jeunes arrivant chaque année.

L’économie iranienne repose pour l’essentiel sur ses exportations de pétrole. 85% des ressources liées à l’exportation proviennent de l’or noir. Les revenus pétroliers sont passés de 32 milliards en 2004 à plus de 50 milliards en 2006. Cependant, la faible diversité des activités d’exportation pénalise le pays par une spécialisation trop poussée vers des secteurs primaires peu innovants et peu compétitifs. Enfin, sa faiblesse technologique lui impose de s’approvisionner à l’étranger, d’autant plus que les plus qualifiés partent en Occident, ce qui accentue ce phénomène de faible diversité économique.

L’économie persane connaît enfin une forte dualité puisque le système légal se heurte à l’économie souterraine des petits entrepreneurs libres. L’économie parallèle représente entre 20 et 30% de l’économie réelle. Ce dualisme met en exergue l’esprit de survie et d’entreprise des iraniens, malheureusement étouffé par les pasdarans, bras politique et économique du Guide, qui sont devenus les nouveaux dirigeants économiques du pays.

Article initialement publié le 8 janvier 2008. Nicolaye Lamy est chercheur au Centre d'Analyse Economique à l'Université Paul Cézanne à Aix-en-Provence en France.