Le retour du protectionnisme

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Oasis Kodila Tedika - Le 17 août 2009. A la genèse des déséquilibres mondiaux, on compte notamment les problèmes américains et chinois. Le refrain est désormais connu : au commencement, les Etats-Unis et leur consommation ostentatoire alors que ce pays n’a d’épargne que « zéro » dollar, d’un côté. De l’autre côté, la Chine qui bâtit sa croissance sur un gros excédent commercial. Pareille configuration est peu souhaitable pour l’économie mondiale, étant donné les poids économiques respectifs de ces deux nations.

Mais, traiter de la problématique de ces déséquilibres et de la recherche d'issues à la crise pousse plusieurs pays à tomber dans le piège du protectionnisme. Qu’en est-il ?

En effet, après le déclenchement de la crise, les économistes ont continué à blâmer vigoureusement l’insoutenabilité de ces déséquilibres. Rien n’indique vraiment, cependant, que les deux pays ont compris l’interpellation, malgré la baisse, quelque peu surprenante pour certains, du déficit commercial des Etats-Unis au mois de mai.

Plutôt, tout semble montrer que le « rêve américain » pourrait resurgir de plus belle, les arbitrages américains actuels entre consommation et épargne n’étant pas définitifs - surtout que la relance américaine vise plus la consommation dans une perspective keynésienne (les milliards de dollars injectés vont stimuler la consommation, et soutenir ainsi par ricochet le revenu national). La récession n’a donc donné qu’un coup de frein passager à la consommation américaine, ce qui ralentit légèrement ses importations. Et la Chine, dans l’autre versant, ne démontre nullement non plus sa volonté à diversifier les « sources » de sa croissance.

Tôt ou tard, les nations doivent venir à bout de ce désajustement. Le plus tôt serait le mieux. Mais implicitement, vouloir modifier la relation commerciale sino-américaine signifierait diminuer la vitesse de la mondialisation. A ce sujet, le réputé et très écouté professeur d’économie d’Harvard, Dani Rodrik pense que la crise en cours a mis à nu la vulnérabilité de la globalisation ; il serait irrationnel, selon lui, de pousser davantage le monde vers plus de mondialisation.

Par dessus tout, ce qui le préoccupe plus, c’est l’après crise. Quelle stratégie mettre en œuvre pour inciter la croissance du Sud et revenir en même temps à l’équilibre souhaité ? C’est là que la discussion entre économistes devient houleuse.

En véritable chef de file, Dani Rodrik propose ce qu’il appelle affectueusement des « politiques productivistes ». Lesdites politiques englobent en gros la sous-évaluation de devises, le contrôle des capitaux, les politiques industrielles, etc. Il assoie son argumentaire sur deux constats, largement discutés encore dans le circuit des économistes. Premièrement, le développement récent des pays asiatiques se serait fondé notamment sur ces politiques. Le Japon les a aussi appliquées avant eux. Deuxièmement, ces pays sont loin d’être les plus ouverts au monde.

Les défenseurs de ces idées pensent que c’est la meilleure des solutions pour équilibrer les échanges commerciaux, sans détériorer la croissance des pays de l’Hémisphère Sud ou Pays En Développement (PED). Et serait en même temps une compensation de la baisse du volume des échanges extérieurs due à l’insuffisance de la demande mondiale.

Cependant, ces politiques ne sont pas toujours bien accueillies. A ce propos, les politiques industrielles sont entre autres les mesures qui dérangent le plus dans ce catalogue. Ces politiques sont l’orientation des investissements dans des secteurs considérés nécessaires par le pouvoir public, au prix même d’un certain favoritisme (protection face aux importations, subventions, etc.).

A cette analyse, d’autres économistes, comme William Easterly, répondent que cette stratégie n’est pas une garantie de croissance à long terme, ni une condition suffisante du développement. Aussi, comme pour toute planification, l’Etat ne bénéficie pas toujours de rente informationnelle.

Ces mesures ne sont-elles pas un recours au protectionnisme, mais cette fois-ci « déguisé »? Pour Raghuran Rojam, ancien économiste en chef du FMI, le protectionnisme ne consiste pas seulement à construire des barrières tarifaires. Ce concept s’étend également à toutes les mesures qui privilégient les producteurs nationaux, réduisant d’autant l’efficacité globale. Dans l’esprit de cette définition, les politiques industrielles fondées entre autres sur des protections non tarifaires et des subventions relèvent naturellement donc du protectionnisme.

Dani Rodrik, lui-même, en est conscient, car il estime que ces politiques seront mal vues par l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC), l’organisation habilitée à se prononcer notamment sur le protectionnisme des Etats-membres. De plus, certaines personnalités de la profession économique, comme Jagdish N. Bhagwati, verraient en cela du « contre libre-échange» et une régression.

Si la théorie se discute encore, dans la pratique, la réalité est autre. Le nombre d’interventions de nature protectrice ne cesse d’augmenter. Le protectionnisme serait-il le naturel qui revient au galop ? Peu importe la réponse, il est globalement admis dans la communauté des économistes que celui-ci n’est pas une bonne chose pour les consommateurs, encore moins pour l’économie mondiale. Dans le cas de cette dernière, par exemple, c’est lui notamment qui l’a plongée dans la grande dépression et obscurci ses perspectives après cet orage d’une ampleur inouïe, selon de nombreux économistes... L’histoire nous aura avertis.

Oasis Kodila Tedika est un économiste congolais (RDC).