Déflation : le mal à craindre

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Oasis Kodila Tedika – Le 9 juillet 2009. A propos de la récession mondiale, les chaînes de télévision diffusent globalement de moins en moins d'images de mauvaises nouvelles, toujours est-il que les poussées déflationnistes généralisées inquiètent. Les économistes nous ont habitués au mot inflation, mais son opposé, la déflation (baisse persistante et généralisée des prix) – moins « star » que celle-ci – existe et constitue une menace pour les économies nationales, mais aussi pour l'économie mondiale.

Un peu de recul. Les historiens-économistes rapportent que l’ampleur de la récession des années 30 tient entre autres à la déflation. Son invitation dans cette « crise » s'est révélée être une source supplémentaire de son aggravation, faisant d’elle une grande dépression. Pas loin de nous, dans un passé récent, c'est encore elle qui a accentué la descente aux enfers du Japon. Alors que se retrouvant avec une croissance déjà négative, la faible inflation du pays s'est transformée en déflation. La suite est connue : la fameuse décade perdue de l'économie nipponne.

Bref, la rapidité de son impact récessif n'étonne pas, quand on connaît le cercle vicieux qui s'en suit une fois la machine lancée. Doit-on s’attendre aux mêmes sombres perspectives ?

L'éventualité de l'effondrement des prix est une question toujours à prendre au sérieux (et même les anticipations de déflation), d'autant qu'il déprime l'économie. Et quand rien n'est fait, cela entraîne la production vers le bas, encore et encore. Conséquence : amplification de la récession. C'est ce qui se dégage des deux malheureux épisodes historiques sus-mentionnés. Le mal à craindre est donc l'invitation de la déflation dans une crise.

C'est ce qui pourrait, malheureusement, arriver. Si les taux d'inflation africains sont, de manière générale, tellement hauts que même s'il y a dégringolade, il y a toujours cette « chance » de ne pas franchir la zone rouge, cela n’est pas forcément vrai pour d’autres continents. Nouvellement, The Economist a interrogé nombre d'économistes ; il ressort de leur discussion que la chute des prix n'épargne pas les deux premières puissances économiques mondiales pour 2009. Cette prévision concerne aussi les Nouveaux Pays Industrialisés (Corée du Sud, Taïwan et Thaïlande). La zone euro nage déjà dans une inflation négative (-0,1% au mois de juin). Par suite, le spectre de la déflation plane encore, surtout que la reprise est fragile.

Ce spectre contraint à plus de prudence, quoiqu’on assiste jusque là à une déflation « contenue », qui n’a pas encore pris d’envol. Mais pourquoi cette prudence alors? Parce que son comportement inquiète. Plusieurs raisons le justifient.

Premièrement, le taux d'intérêt réel pèse négativement sur l'investissement. Quand tout le monde s'attend à une inflation anticipée nulle ou négative, le taux d'intérêt réel augmentera. Par conséquent, les entreprises seront moins incitées à emprunter pour investir. Ce qui signifie moins de production, mais aussi que le chômage s'envole.

Le père de la macroéconomie moderne, John M. Keynes nous donne la deuxième justification: « Si les agents économiques étaient sûrs que les prix ne vont plus baisser, ils n'hésiteraient pas à acheter. Ils repoussent leurs achats, non parce qu'ils manquent de pouvoir d'achat, mais parce que leur demande peut être différée, et qu'ils pensent qu'ils pourront la satisfaire ultérieurement à un prix plus bas ». Interprétons : pourquoi acheter maintenant si vous anticipez pour demain des prix encore plus bas qu'aujourd'hui ? N'est-ce pas rationnel ? Or, rationalité individuelle ne l'est pas forcément au niveau national. Les anticipations déflationnistes contractent donc la consommation. Autrement dit, baisse de production.

Une autre incidence négative. La déflation augmente mécaniquement la valeur réelle des dettes. Microéconomiquement, cela pourrait paraître négligeable avec une déflation modérée ou extrêmement faible. Ce n’est pas le cas au niveau macroéconomique, lorsqu’il y a chute libre de prix.

Dans cette veine, le problème existe également au niveau des banques. Lorsque les banques cumulent des créances douteuses ou des portefeuilles d'actifs dévalorisés à cause de ce mécanisme, elles n’accordent plus facilement de nouveaux crédits. C'est même un des acquis de la nouvelle microéconomie : en présence d'asymétrie d'information, le credit crunch (rationnement du crédit) est une solution d'équilibre. En conséquence, les banques n’assurent plus efficacement leur fonction d'intermédiation entre épargnants et entreprises ; ce qui ralentit le rythme de l'investissement. Aussi, pour peu que les épargnants voient dans la montée des défauts de paiement le signal de sombres perspectives, les voilà courir presque instantanément aux guichets, et c'est le dépôt des bilans. Enfin, mentionnons que ce problème au niveau du bilan de banques est un engrenage du système financier. C’est l’image obscure que le monde financier nous a présentée ces derniers temps.

En somme, toutes ces nouvelles ne sont nullement bonnes pour la confiance des agents économiques. Pourtant, les gouvernements ont besoin de cette confiance pour relancer l'activité économique. A ce sujet, il faut dire que le relâchement actuel de la politique monétaire a un effet positif à certains égards.

Cependant, alors que les banques centrales comme les politiques s’intéressent au court terme, le moyen terme nous réserve une autre surprise : le retour possible au galop de l’inflation. L’arbitrage étant difficile, ils se sont focalisés sur la déflation, car elle « nous mène en territoire inconnu », a dit Martin Feldstein, professeur à Harvard. C’est probablement ce qui justifie leur choix du court-terme. Ont-ils raison ? Le temps nous le dira.

Oasis Kodila Tedika, Economiste congolais (RDC)