Rwanda-Congo : une solution économique aux conflits ?

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Oasis Kodila Tekida, le 9 octobre 2009 - Les cinq dernières années du siècle passé ont vu plus de trois millions d’âmes tombées en terre congolaise. La faute incombe aux conflits qui ont sévi à l’Est de la République Démocratique du Congo (RDC). Si le nombre est impressionnant, la communauté internationale ne semble vraiment pas être préoccupée au plus au point, dixit les analystes. Cependant, depuis peu, les tensions paraissent moins vives : ce qui ne signifie nullement que la paix est complètement de retour. A l’Est de ce pays, récemment en guerre, tout est fragile, comme en témoigne par exemple le nombre d’incursions déplorées.

Deux questions s’imposent : pourquoi le conflit a connu (ou connait) une certaine régularité ? Comment y remédier ? Trouver les réponses n’est pas tâche facile. C’est là qu’entre en scène la science économique.

Les économistes comme les politologues d’obédience libérale soupçonnent d’autres vertus au commerce, hormis l’augmentation de richesse. Cela remonte déjà à l’époque des philosophes des Lumières. Montesquieu pouvait déjà écrire : « L'effet naturel du commerce est de porter la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes : si l’une a intérêt d’acheter, l’autre a intérêt de vendre ; et toutes les unions sont fondées sur des besoins mutuels. » (De l’esprit des lois, 1758). Cette idée, on la retrouve en toile de fond dans la construction de l’Europe, qui sortait des guerres mondiales.

Aujourd’hui, cet argument du « doux commerce » pacificateur est nuancé. Les effets du commerce sont ambigus selon que l’on considère le commerce bilatéral ou selon que l’on analyse la situation dans l’optique de l’ouverture multilatérale.

Pour les appréhender, le raisonnement économique se fait en termes de coûts-bénéfices. Les échanges bilatéraux génèrent des gains et augmentent ipso facto le coût d’un conflit militaire entre les deux pays. Ainsi, le manque à gagner une fois que la guerre éclate est non négligeable. Pire, ses impacts sont persistants dans le temps (destruction des infrastructures, des vies et de la confiance, rendant subséquemment les échanges futurs difficiles). On a donc beaucoup plus à perdre qu’à gagner. A ce sujet, les conflits indo-pakistanais sont éclairants. Donc, en termes économiques, le coût d’opportunité est élevé et la probabilité de conflit baisse en présence d’un commerce bilatéral. L’échec des négociations entre les deux pays est d’autant moins vraisemblable que le coût d’opportunité de la guerre est élevé.

Par contre, si le commerce bilatéral réduit les tensions notamment à cause de la dépendance réciproque, cela n’est pas forcément le cas dans une configuration de commerce multilatéral. Ce dernier multiplie les sources d’approvisionnement pour les pays en échange. Ce qui a comme corollaire la réduction du coût d’opportunité de toute guerre bilatérale et assure (et rassure) de ce fait un pays en cas de conflit militaire.

Les économistes savent également que les facteurs géographiques sont importants tant pour le déclenchement de conflit que pour le commerce. Pour les pays distants de plus de 10 000 km, le commerce n’a pas d’effet significatif sur la probabilité de conflit. En revanche, l’effet est beaucoup plus important pour les pays proches, comme dans le cas de la RDC et du Rwanda. « La raison sous-jacente est que les coûts liés au commerce international diminuent fortement pour les pays proches (coûts de transport et coûts d’acquisition d’information sur les marchés étrangers). Simultanément, la guerre est un phénomène essentiellement local : la prévalence de conflits est de 5 % pour les pays proches dont la distance est inférieure à 1 000 km ; elle tombe à 0,25 % pour ceux dont la distance est comprise entre 1 000 et 7 500 km ; elle est de 0,16 % pour les pays distants de plus de 7 500 km. La raison sous-jacente est que la proximité attise les rivalités territoriales, les conflits d’origine ethniques ou religieuses (sic !), bref les tensions géopolitiques en général. » (Phillippe Martin, Thierry Mayer et Mathias Thoening, Make trade not war ? Review of Economic Studies, Vol.75, 3, 865-890, 2008 ou La mondialisation est-elle un facteur de paix, Éditions Rue d’Ulm/Presses de l’École normale supérieure, 2006).

Si l’on tient là l’explication de cette « permanence » de conflit, que faut-il faire pour atténuer sensiblement les tensions entre les deux pays, en dépit de cette « prédisposition » naturelle ? Intensifier les échanges entre les deux pays est l’une des réponses. Un doublement du commerce bilatéral entre les deux pays réduirait la probabilité d’escalade de 30 à 28 %, dix années de paix la réduiraient à 25 %, selon les trois économistes citées ci-haut. La solution du commerce bilatéral paraît donc très pertinente pour remédier sensiblement aux conflits rwando-congolais.

Et quand on compare l’écart du commerce réel entre les deux nations et le commerce potentiel, on se rend vite compte qu’ils ont beaucoup plus à gagner en échangeant biens et services. La potentialité ici se mesure en termes d’échanges réciproques en considérant la proximité, les liens historiques et culturels entre les deux nations.

Somme toute, le commerce entre les deux nations activera le processus de négociation à chaque fois que les tensions monteront. Mais aussi, pour les dirigeants déclencher un conflit sera fonction des coûts humains et économiques qui en découlent. Si ce pari est réussi, les conflits ne seront plus naturellement ab libitum. D’où, vive le commerce !

Oasis Kodila Tekida est économiste congolais (RDC).