Pauvreté en Afrique : la part des mauvais choix

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Oasis Kodila Tedika – Le 16 novembre 2010. La tragédie économique du siècle passé fut la mauvaise performance africaine. En ce début de millénaire, l'Afrique est toujours pauvre. Le PIB mondial en 2008 était de 60,6 trillions de dollars. De ce montant, la contribution africaine n’a été que de 987 $ milliards. Selon la Banque mondiale, l'Afrique représente 10 % de la population mondiale, mais 30 % des pauvres du monde y vivent. Les 23 pays les plus pauvres dans le monde en termes de développement humain sont tous africains. L’espérance de vie en Afrique a chuté à 46 ans, tandis qu’environ la moitié de tous les africains n'a pas accès à l'eau potable et 30 % sont sous-alimentés en permanence. Comment expliquer une telle pauvreté ?

Sans remonter à l’esclavagisme, on sait aujourd’hui avec certitude que la colonisation, choix des colonisateurs, est pour beaucoup dans la pauvreté de l’Afrique. William Easterly, un des spécialistes de la question, l’intègre dans ce qu’il appelle, en reprenant l’expression de Kipling, le « fardeau de l’homme blanc*. » La colonisation a fragilisé les structures politiques des africains et favorisé notamment la naissance de l’autocratie, mais aussi créé la fragmentation ethnique. Cette dernière, richesse culturelle sans doute avec de meilleures institutions lato sensu, peut se révéler ennemie de la croissance économique. Entre 1960 et 1989, la croissance a été inférieure de deux points de pourcentage dans les pays les plus fragmentés, selon les estimations de William Easterly.

Cependant, il faut aussi noter que l’Afrique elle-même pendant ces cinquante années d’après les indépendances a excellé dans les mauvais choix de politiques. Les exemples sont légion. En voici quelques uns : en 1982, le Ghana détenait le record du différentiel de taux de change (écart entre le taux de change officiel et le taux de change du marché noir), soit 4264%. La Sierra Leone s’est illustré dans la répression financière avec un taux d’intérêt réel de moins 44% entre 1984-1987. Dans les mêmes périodes, il avait une des primes sur le marché noir de devise les plus élevées (1406% en 1988). La République démocratique du Congo, alors Zaïre, opta pour plus d’intervention étatique et une forme de « socialisme » : moins de liberté économique avec, entres autres, ses nationalisations, la dictature politique... Le vent du protectionnisme gagna également l’Afrique dans les années 70-80, avec notamment l’industrialisation par substitution d’importations.

D’ailleurs, certaines nations s’illustrent toujours par leurs mauvais choix de politiques, comme le Zimbabwe avec par exemple sa politique monétaire hyper-inflationniste ou comme le Swaziland avec une gestion budgétaire globalement mauvaise. L’Afrique est en outre représentée par six pays (Somalie, Soudan, Tchad, Burundi, Guinée Equatoriale, Angola) dans le top 10 de plus corrompus de la planète en 2010, selon Transparency International par manque de politiques anti-corruption efficaces.

Ces mauvais choix politiques sont donc coûteux pour la croissance, et par ricochet créent la pauvreté. Car sans la croissance, les emplois disparaissent, le revenu recule et la précarité prend du terrain. La Banque Mondiale a constaté que « l'effet de mauvaises mesures représente entre un quart et la moitié de la différence de croissance anticipée entre pays en voie de développement africains et non africains. » William Easterly et Ross Levine ont estimé que si l'Afrique avait les mêmes politiques économiques que celles de l'Asie de l'Est, elle aurait été plus riche de deux mille dollars par habitant. C’est ici que nous empruntons à Basil Davidson son expression de « fardeau de l’homme noir » pour qualifier la responsabilité africaine dans sa situation.

Le mariage du fardeau de l’homme blanc à celui de l’homme noir a enfanté d’autres mauvais choix, dont des conflits et des guerres. De 1960 à 2008, l’Afrique a connu 74 coups d’Etat, 17 guerres civiles ou tribales et 18 rebellions ou conflits armés. Dans une situation de pauvreté et des institutions fortement défaillantes, les conflits et guerres s’auto-entretiennent. Paul Collier, spécialiste des questions du développement et parrain de l’économie des conflits, calcule par exemple que pour un pays à revenu faible, avec un risque moyen d'apparition d'une guerre civile de 14% sur une période de cinq ans, une hausse de croissance de 3% permet de réduire ce risque de guerre civile à 11%, alors qu'une récession avec le même taux augmente le risque à 17%. La pauvreté contribue donc à faire naître des conflits, et elle-même fait suite au manque de croissance, fruit de mauvais choix notamment. Par ailleurs, ces conflits sont également tributaires de la fragmentation ethnique, artificiellement renforcée lors de la Conférence de Berlin et des choix des « prédateurs ». La probabilité tant de guerre que de génocide est supérieure de 11 points de pourcentage dans le quartile des pays où la diversité ethnique, souvent artificiellement créée, est la plus forte.

En somme, les faibles performances africaines, particulièrement sa pauvreté sont globalement le fruit des mauvais choix pris tant par ses colonisateurs que par les autorités qui ont dirigé ces différents États. Ainsi donc, les prochaines années africaines restent à écrire, et il s’agit de sortir du déterminisme forgé par les mauvais choix passés. Ce sont donc les choix faits aujourd’hui qui détermineront le profil des performances de l’Afrique. Les autorités seraient bien inspirées de choisir – enfin - de bonnes options.

Oasis Kodila Tedika est analyste sur www.UnMondeLibre.org

* William Easterly, Le fardeau de l’homme blanc. L’échec des politiques occidentales d’aide aux pays pauvres, Ed. Markus Haller, 2009.