RDC : à quelles conditions annuler la dette ?

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Oasis Kodila Tedika – Le 25 janvier 2010. Riche d'innombrables ressources, la République Démocratique du Congo figure aujourd'hui parmi les dix premiers pays ayant le plus faible indice de développement humain, selon le PNUD. Depuis, le pays fait partie de la quarantaine de pays bénéficiaires de l'Initiative en faveur des Pays Pauvres Très Endettés (IPPTE).

Il est vrai que dans un pays où plus de trois millions de personnes ont été victimes de la guerre depuis plus d’une décennie et où 80% de la population vit avec moins de 2 dollars par jour, le remboursement de la dette restera un poids insupportable et effacer l’ardoise de la dette est présenté naturellement comme une solution. Ainsi, le gouvernement en a fait une de ces préoccupations majeures. Mais au-delà de cette annulation, il se pose une autre question toute aussi importante : pourquoi la RDC en est-elle arrivé là ? En passant, l’annulation de la dette est-elle suffisante ?

Entre 1965 et 1969, le stock de la dette extérieure du Congo est passé de 32 à 159 millions de dollars. Deux années après, ce stock est multiplié par deux. Il passe de 670 millions de dollars en 1972 à 1040 millions en 1973. Appréhendons le caractère véritablement exponentiel de la dette extérieure du Congo : cette dernière est passée de 32 millions de dollars à 13 milliards de dollars entre 1965 et 1998. Aujourd’hui, le stock de la dette s’élève à environ 11 milliards de dollars. Et donc l’essentiel de la dette s’est constitué durant la période de la dictature.

De fait, la dette publique en RDC est depuis longtemps tributaire tant de la mauvaise gouvernance que des dérapages macroéconomiques. La gouvernance au Congo a toujours laissé à désirer. Ainsi, par exemple, au moment où la dette atteignait des sommets stratosphériques, on a assisté simultanément à l’explosion de la fortune du président Mobutu, représentant les deux tiers de la dette du pays en 1997. Cette corrélation n’est pas le fruit du hasard. La dictature battant son plein, Mobutu n’est redevable devant aucune institution. De ce fait il ne se restreint pas, lui et son entourage, à se servir de l’argent du contribuable, mais il met également la main sur l’argent octroyé aux congolais. La population congolaise n’en a donc pas profité. En gros, cette dette a été donc gaspillée.

La situation macroéconomique du pays n’est pas en reste. Dès les années 70, la croissance économique, héritée de la colonisation, s’estompe du fait de plusieurs facteurs, notamment le retournement du cours des matières premières, mais surtout de la politique de nationalisations. Cette politique a évincé l’investissement privé. La croissance disparaît peu à peu à sa suite et la situation macroéconomique ne cesse de se dégrader (déficit rapporté au PIB s’éleva à 17% en 1991, avec une inflation de 3642% par exemple). En vue d’une stabilisation macroéconomique, les partenaires de l’Etat lui viennent en aide en lui octroyant des prêts. Cependant, rien de concret n’est fait, comme en témoigne la montée de l’inflation. Les partenaires se retirent, et la manne avec.

Dans la mouvance du début des années 70 où le pays connaissait encore son âge d’or, Mobutu entraîne l’Etat dans des investissements, que certains ont qualifié de prestige (l’Usine de Maluku, le Barrage Inga sont souvent cités en exemples), qui sont financés notamment par la dette. Ces investissements tous azimuts se sont révélés par la suite être des « éléphants blancs ». Le pays se trouve donc dans une situation complexe : non seulement ces investissements ne sont pas productifs, mais la croissance économique disparaît. De là, les perspectives de remboursement des dettes contractées deviennent sombres. Ainsi, le service de la dette ne cesse de prendre l’envol du fait de l’amenuisement de la probabilité de remboursement et d’interruptions de paiements qui, par voie de conséquence, accumulaient les arriérés. La dette devenant en conséquence écrasante pour le pays.

Dans ce contexte, annuler cette dette est-elle réellement une solution ? Le faire peut être bien vu ; en ce sens qu’il va créer un espace budgétaire important. Mais cela n’est en aucune manière une panacée si la responsabilisation des décideurs publics n’est pas engagée, encore moins si l’amélioration continue des institutions n’est pas envisagée. De cette manière, William Easterly, un des spécialistes de renom sur la question, a pu écrire à propos de l’IPPTE : « la relation entre l’allégement de la dette et le recours à l’emprunt qui s’en suit est intéressante : entre 1987 et 1997, le montant total de l’annulation des dettes de ces quarante et un Etats s’est établi à trente milliards de dollars tandis que leurs nouveaux emprunts se sont élevés à quarante et un milliards. Cela confirme l’hypothèse que l’allègement de la dette est suivi d’un nouvel endettement pour un montant équivalent. D’ailleurs, nous remarquons que le nouvel endettement est d’autant plus massif que le pays a bénéficié d’importantes annulations. »

Sous cet angle, supprimer la dette congolaise sans agir plus ne fera certainement que plonger le pays dans une autre spirale d’endettement. Car les raisons (situation macroéconomique malsaine, faiblesse institutionnelle mesurée par exemple par le rapport Doing Business de facilité des affaires qui classe le pays 182° sur 183 ou le rapport Transparency International sur la corruption, 162° sur 180) qui en constituent le soubassement seront toujours présentes. Si elles ne sont pas traitées sérieusement, l’annulation de la dette sera tout simplement un emplâtre sur une jambe de bois.

Oasis Kodila Tedika est un économiste congolais, analyste sur UnMondeLibre.org.