La Chine : un pays développé ?

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Oasis Kodika Tedika - Le 16 mars 2010. On se souvient du « il est glorieux de s’enrichir », lâché par Deng Xiaoping, ancien secrétaire du parti communiste chinois et père des réformes chinoises. Aujourd’hui, personne ne peut contester la gloire de la Chine. Elle est glorieuse à cause de sa croissance, avec un taux officiel de 9,67% par an en moyenne de 1978 à 2006. Même la crise financière n’a pas eu d’effet sur elle si l’on se fie à son taux de croissance : il s’est accru de 8,7 % en glissement annuel en 2009 – la hausse au quatrième trimestre étant plus élevée que celle du quatrième trimestre 2008 (10,7 % par rapport à 6,3 %).

Avec un PIB global 9 fois plus important qu’en 1978, la Chine a dépassé ainsi beaucoup de pays. En théorie, elle se place actuellement comme troisième économie mondiale. Et donc des ordres de grandeurs incomparables à ceux affichés par les vieux pays développés. Naturellement, cela suscite de la fascination à l’égard de l’Empire du Milieu. Mais est-ce que la Chine a acquis le standard d’un pays développé ?

Grosso modo, on peut délibérément relever quatre faiblesses qui ne lui permettent pas d’intégrer le club peu ouvert des pays développés. Primo, depuis 1978, le PIB par habitant est multiplié par deux tous les neuf ans – grâce particulièrement à sa libéralisation économique, pour atteindre 2 774,88 dollars en 2010 (soit 17,15 fois inférieur au PIB per capita américain). Par conséquent, cela fait d’elle toujours un pays à revenu moyen inférieur, en dépit de l’augmentation rapide du revenu moyen au cours des dernières décennies. Elle occupe la 92ème place sur 182 en termes de développement humain (PNUD, 2009). Son urbanisation rapide avec des gratte-ciel défiants les villes les plus développées n’est rien d’autre qu’une goutte d’eau à côté de ses bidonvilles. Cela atteste notamment des inégalités internes.

Secundo, un pays ne peut être considéré comme développé que si les libertés sont respectées. A la suite des travaux particulièrement d’Amartya Sen, prix Nobel d’économie 1998, cela est devenu le modus videndi incontesté des économistes, que l’on soit orthodoxe ou hétérodoxe, de gauche ou de droite... Or, la Chine en matière de liberté civile n’est pas l’exemple à suivre. La liberté civile y est peu développée : selon Freedom House, la Chine a une faible note (6), soit l’avant dernière note. Ce qui veut dire qu’il y a presque une absence totale de la liberté dans ce pays, comme en témoignent à titre d’illustration ses différents couacs réguliers avec la presse, l’ire chinoise après la visite du Dalaï Lama aux USA. D’ailleurs, elle occupe la 156ème position sur 162 pour la liberté de la presse en 2008, selon Reporters Sans Frontières et 136ème position sur 167 en termes de démocratie selon l’indice de The Economist en 2008. Le sentiment d’une liberté personnelle accrue - du fait surtout de l’augmentation de choix des consommateurs - est par voie de conséquence affaibli. Le seul domaine de la liberté où il y a un certain progrès est la liberté économique.

Tertio, son modèle de croissance est quelque peu problématique. L’économie chinoise est tirée par des relatifs excès d’investissement (le ratio investissement/PIB pourrait dépasser la barre de 50% en 2009), à côté d’une faible productivité globale des facteurs de production. Lequel investissement résulte notamment d’ailleurs des liquidités excessives. Cela n’est pas sans conséquence pour l’économie, car ils la mettent sur la trajectoire des tensions avec le risque notamment de mal investissement et posent toujours avec intérêt la question de la soutenabilité de cette croissance. Avec de tel taux, la surchauffe (bulle immobilière,… dans le cas chinois) et la surcapacité sont des maîtres mots.

En même temps, ce modèle est bâti sur des excédents commerciaux. Ce n’est pas en soit un problème, mais le devient lorsque les excédents résultent principalement d’une forte sous-évaluation monétaire délibérée, conjuguée à un fort chômage et des coûts salariaux extrêmement bas. C’est le cas de la Chine. Étant donné son poids dans l’économie mondiale, cela crée des déséquilibres. En passant, ce modèle tourné essentiellement vers l’extérieur bloque dans une certaine mesure le développement du marché intérieur chinois, garant notamment de l’élévation du niveau de vie de sa population. Ainsi, la négligence du marché intérieur augmente le risque d’exposition de l’économie chinoise aux caprices conjoncturels mondiaux.

Quarto, last but not least, ses faiblesses institutionnelles sont encore là : elle se positionne à la 89ème position sur 183 dans le classement de Doing Bussiness de la Banque mondiale en 2010. La corruption y est présente (79ème position sur 180 dans le classement de Transparency International). La domination de l’Etat est encore visible : la croissance du secteur privé est entravée par son incapacité à investir dans certains secteurs économiques monopolisés par l'État. Ce dernier reste à ce jour un Etat centralisé où la décentralisation et le principe de subsidiarité doivent être davantage renforcés. Voilà qui justifie notamment les différents cris des économistes pour des réformes structurelles d’envergure, notamment au niveau local.

En substance, loin d’être une légende, la Chine a fait d’énormes progrès que l’on n’imaginerait pas faisable dans les années 30. Et ce grâce à l’économie de marché. Cela doit constituer sans doute un espoir pour les autres pays sous-développés. Mais malgré ses progrès remarquables, le chemin pour le développement est encore semé d’embûches qu’elle est censée braver si elle tient vraiment à rejoindre le concert des grandes nations du monde.

Oasis Kodila Tedika est économiste congolais (RDC), analyste sur www.UnMondeLibre.org.