« L’Afrique répond à Sarkozy : Contre le discours de Dakar »

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Noël Kodia – Le 16 juillet 2009.Quand le 26 juillet 2007 à Dakar, le président Nicolas Sarkozy s’adresse à la jeunesse africaine en parlant de l’Afrique d’une façon assez peu diplomatique, il interpelle son passé historique avec tout ce qu’ont connu les Africains (Traite, esclavage et colonisation) et annonce aux yeux du monde le drame de l’Africain qui n’est pas assez entré dans l’histoire. Et cela va pousser plus d’une vingtaine d’intellectuels et universitaires africains à réagir en rédigeant un ouvrage.

Le livre (1) se présente comme une succession de leçons d’histoire et de civilisation africaines de la Préhistoire à nos jours. Des révélations qui se fondent sur deux principaux classiques contestataires ayant été à l’école des Blancs : Aimé Césaire et Cheik Anta Diop dont les réflexions sont citées par bon nombres d’intervenants dans ce livre. Tous sont unanimes sur la méconnaissance de l’histoire africaine par Sarkozy. Ce livre, dont l’essentiel est constitué par les réponses au discours du président français, se base sur la récriture de l’histoire des Noirs en rapport avec l’Occident souvent falsifiée par certains africanistes européens.

Contrairement à ce que déclare Sarkozy, les intervenants démontrent que la civilisation africaine a existé depuis la nuit des temps comme l’a pu démontrer scientifiquement Cheik Anta Diop. Les recherches au niveau de l’évolution des peuples noirs montrent que les difficultés de ces derniers ont commencé réellement à partir de la Traite négrière, de l’esclavage initiés par les occidentaux et les Arabes et qui se transformeront par la suite en colonisation. Et certains passages du livre s’apparentent à des leçons d’histoire africaine que l’on donne à Sarkozy, une histoire africaine écrite par les Africains. Et il n’est pas étonnant de voir le président français ne pas assumer l’héritage peu glorieux de la France laissé aux Africains. Il n’était pas parti à Dakar pour parler de repentance. A chaque étape négative de la colonisation, Sarkozy tentait de « protéger » ses ancêtres en énumérant les actions positives posées par ces derniers. Et les historiens de lui rappeler la disproportion existant entre les actions humanitaires de la colonisation et les affres des travaux forcés instaurés par celle-ci dans l’exploitation des matières premières du continent.

Son discours apparait ainsi comme un révisionnisme de l’histoire coloniale française. La marche de l’histoire africaine a été freinée par la Traite et l’esclavage. Dans le dessein de blanchir paradoxalement le Noir et de le façonner à son image pour le rendre « civilisé », les colons blancs voulant peut-être se faire remarquer dans une œuvre humanitaire, ont abîmé une civilisation, un art de vivre et un mental différent de celui de l’Européen. Les réponses des Africains à Sarkozy révèlent que ce dernier voit deux forces en la jeunesse africaine qui sont sa tradition et l’apport de la civilisation européenne. Il leur propose alors un programme de rédemption, un programme de « renaissance » qui leur fera également assumer leur héritage colonial et le métissage qui en résulte pour eux.

Cette conception de Sarkozy est désapprouvée par les Africains qui lui rappellent la désagréable mission de la Françafrique qui maintient encore des dictatures au pouvoir. Ils demandent alors à la France de revoir positivement ses comptes avec l’Afrique de l’esclavage, l’Afrique colonisée pour que le continent lui soit sincère et aimable. Et certains textes de révéler la politique française envers ses anciennes colonies à travers la Françafrique, une trouvaille de De gaulle. Et quand Sarkozy demande aux Africains de cesser de « revisiter » leur passé, ceux-ci lui rappellent que la France a souvent revisité la sienne par les média, l’école, le cinéma et la littérature. Pourquoi demander aux Africains de ne pas faire ce que font les Français ? Ils lui rappellent encore que l’Afrique se voit trahie par ses gouvernants tolérés par la Françafrique, complice avec ces derniers dans la mal gouvernance des richesses du continent. De cette fameuse Françafrique, une analyse pertinente est faite par Odile Tohner, de la page 511 à 523, intitulée « La vision de l’Afrique chez les présidents de la Cinquième république française ».

En mettant en parallèle le discours de Sarkozy avec les réponses à lui données par les Africains, force est de constater une méconnaissance de l’histoire des sociétés africaines par le président français. Son discours qualifié dans l’ensemble de colonial par les historiens africains, semble montrer qu’il se serait malheureusement fondé sur l’histoire africaine écrite par les Européens pour le rédiger. Peut-être aurait-il oublié qu’il y a actuellement des historiens de renom tels Cheik Anta Diop, Joseph Kizerbo, Théophile Obenga… qui ont révélé certaines vérités longtemps cachées et falsifiées par les africanistes occidentaux.

Au moment où la Françafrique commence à battre de l’aile avec « la rupture dans la continuité » de Sarkozy, ce livre doit être considéré comme une bonne mise au point sur l’Histoire des sociétés africaines. Des révélations pertinentes qui permettraient aux anciens colonisateurs de vivre en harmonie avec leurs ex-colonies, sans dette morale.

Le discours de Sarkozy à Dakar «était une sorte de mal nécessaire pour la jeunesse africaine car il a servi de catalyseur chez les intellectuels du continent pour une véritable clarification sur certaines contre-vérités de l’histoire des Noirs, de la Traite négrière à nos jours, comme beaucoup de zones d’ombre dans ce discours que les historiens et intellectuels africains ont tenté d’élucider.

Noël KODIA est critique littéraire et essayiste congolais.

(1) Livre publié aux éditions Philippe Rey, 2008, Paris, 541 pages, sous la direction de Makhily Gassama.