Le déclin du football camerounais : une affaire d’Etat qui fait rigoler

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Le déclin du football camerounais : une affaire d’Etat qui fait rigoler

Le Président du Cameroun avait déjà pris l’habitude depuis 1990 de surfer sur la victoire des Lions Indomptables pour assurer la paix et la stabilité de son pouvoir. Le football était devenu le dernier socle du patriotisme et de la cohésion nationale au Cameroun. Il captivait toutes les attentions du peuple et faisait oublier, le temps d’une compétition, les misères quotidiennes. L’humiliation du Cameroun au Brésil à l’occasion du mondial 2014 a conduit le Président de la République à ordonner l’ouverture d’une enquête qui fait rigoler ses compatriotes.

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la majorité des Camerounais pensent que la situation du football renseigne sur la situation générale du pays. Si l’unanimité est faite autour de l’existence des talents dans l’équipe nationale du Cameroun, le désaccord est consommé sur sa gouvernance dans un pays classé 35ème /52 dans l’indice 2013 de la Fondation Mo Ibrahim. D’où la nécessité de s’interroger sur les vrais facteurs qui annulent les efforts d’assainissement du football camerounais.

Tout d’abord, la Fédération camerounaise de football (Fécafoot) dont le statut juridique est une association, s’est transformée de fait au moment de la professionnalisation du football, en organisation à but lucratif orientée vers la recherche du profit. Le plaisir de se rassembler au sein de l’association pour défendre l’intérêt collectif a cédé la place à la nécessité de restreindre le cercle des ayant-droits pour consolider les intérêts égoïstes. En lieu et place des professionnels du spectacle comme ce fût le cas, la Fécafoot est devenue une association des « hommes d’affaires du football » qui affichent des comportements rentiers. Mêmes les joueurs qui jadis donnaient la primeur au plaisir de jouer ensemble et de porter le maillot national, ont peur de se faire escroquer au point d’exiger le paiement de leurs primes en prélude aux compétitions. Dès lors, les lésés qui se plaignent de la gestion opaque de leur association ne cessent de se demander en vain à quoi ont servi les retombées des 7 participations à la coupe du monde (1/4 finaliste en 1990), 16 à la coupe d’Afrique (4 trophées), 2 à la coupe des confédérations (finaliste en 2003). Leur besoin d’alternance à la tête de la Fécafoot se heurte au mur d’affairisme à caractère politico-ethnique érigé au niveau de tous les démembrements locaux. L’argent achète la légitimité démocratique. Par exemple, la justice a enquêté sur des actes de corruption ayant émaillé le processus électoral en 2013 avec l’implication d’une vingtaine de personnes soupçonnées d’avoir perçu des pots de vin ayant favorisé la réélection à 99% du président sortant.

En plus du vaste réseau d’enrichissement illicite, le réseau de trafic d’influence s’est développé impliquant les dirigeants, les joueurs et les entraîneurs. Par exemple, au-delà des raisons techniques qui prescriraient la stabilité dans la tanière des Lions en vue de la reconstruction de l’équipe à long terme, le changement d’entraîneur (22 depuis 1990) est la manifestation concrète de ce besoin de rente piloté par des gens tapis dans l’ombre comme dans l'affaire Otto Pfister qui avait été accusé d’escroquerie et d’abus de confiance par Fernand Taninche qui lui réclamait 20% de commission. Aussi, les places de joueur dans la sélection nationale sont devenues des tickets à vendre au plus offrant comme l’a dénoncé l'international Jean-Armel Kana Biyik non-sélectionné pour le mondial 2014 et qui parle de « magouilles ». Au-delà des performances sportives, on assiste à un fonctionnement cloisonné des joueurs qui obéissent mieux à leurs parrains respectifs (coach, capitaine, anciennes gloires, dirigeants et même le Président de la République en personne) qu’aux managers de l’équipe.

Parlant du Président de la République, la récupération politique des victoires des Lions Indomptables au moment le peuple tout entier croupit dans la misère, a créé des tiers-perdants au sein de l’opposition et de la société civile qui ont intérêt à engendrer des couacs en vue d’annuler les éventuelles retombées positives des victoires sur la personne de Paul Biya qui s’éternise au pouvoir. A toutes les victoires, le Président ne cessait de citer les Lions Indomptables en modèles alors qu’il n’est pas convainquant sur les mesures qu’il prend pour créer d’autres « Lions Indomptables ». L’histoire des victoires de l’équipe nationale du Cameroun a toujours été le fruit des « success stories » individuels et non celui d’une politique de promotion sportive reconnue de tous. Par exemple, dans un contexte d’absence d’infrastructures sportives le seul stade international existant date de 1972, les dirigeants ont préféré gaspiller 2 milliards de francs CFA dans la construction du nouveau siège luxueux de la Fécafoot dont le chantier est aujourd’hui arrêté en raison de l’existence des erreurs signalées dans les études géophysiques.

Plus grave, le gouvernement a souvent utilisé les occasions de grandes compétitions auxquelles participent les Lions Indomptables pour réduire le pouvoir d’achat des populations. Par exemple, le 10 février 2008, misant sur la victoire du Cameroun à la coupe d’Afrique des Nations, l’annonce de l’augmentation des prix du carburant avait été faite pendant la finale Cameroun-Egypte. Au fil des années, le peuple s’est vu obliger de souhaiter la débâcle des Lions pour permettre au gouvernement de faire face à ses responsabilités. Par exemple, l’élimination précoce du Cameroun au Brésil a permis que toute l’attention du peuple soit concentrée sur les affaires internes du pays au moment le gouvernement annonçait ce 1er juillet 2014 une nouvelle augmentation des prix du carburant.

Enfin, on peut dire que la mauvaise gouvernance et la corruption endémiques au Cameroun classé 144ème sur 175 pays dans l’index de perception de la corruption de Transparency International, ont fini par créer une crise de confiance au sein de la société. L’absence de la gestion prospective et d’une politique de promotion du football est incompréhensible. Le débat sur le football devient plus politique que sportif. La population lésée semble souhaiter le déclin du football pour précipiter le déclin du régime Biya. Une affaire d’Etat à suivre !

Par Louis-Marie KAKDEU, PhD & MPA - Le 9 juillet 2014