Kenya : la Constitution harmonisée doit mettre l'accent sur la productivité

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James Shikwati – Le 26 novembre 2009. La commission d'experts a fait un excellent travail pour offrir aux Kenyans un document pour examen. Les Kenyans doivent veiller à ne pas trop miser sur la disparition de la mentalité de largesse du gouvernement, mais plutôt sur la façon de promouvoir la valeur de l’individu citoyen dans le pays. Il nous faut une constitution qui rend le citoyen kenyan souverain, car nous n'avons pas de rois et de reines à adouber.

Le projet de la Constitution harmonisée du Kenya reste attaché à l'ancienne mentalité de partage et de lutte pour la « carcasse ». Lors de l'indépendance, les élites africaines ont englouti la « carcasse » laissée par les chasseurs « mzungu » auxquels nous nous référons comme étant l'État. Les débats sur le nouveau texte indiquent de manière subliminale que des individus aiguisent leurs couteaux pour couper des morceaux encore plus grands pour eux-mêmes.

Le texte ne reconnaît pas que le Kenya a un besoin urgent de citoyens productifs. Le pays doit d'urgence se sevrer des aides au lieu de complaire tout simplement ceux qui veulent se partager le peu qui est disponible. Le Kenya présente un PIB par habitant estimé à 1600 $ ; un grand fossé entre riches et pauvres ; un indice de pauvreté de 29,5% et est lourdement tributaire du financement des donateurs ; des indicateurs parmi d'autres qui indiquent une faible productivité de ses citoyens. Une nouvelle constitution doit insuffler l'esprit et le zèle nécessaires pour amener les citoyens vers une productivité accrue.

Pour rédiger une constitution applicable et respectée au Kenya et, par extension, en Afrique, nous devons reconnaître l'existence de systèmes parallèles en action ; l’un indigène et l’autre imposé. Le système imposé (« carcasse » laissée par mzungu) n'a jamais réussi à renverser les traditions africaines qui guident l’interprétation des gens du sens de la productivité. Cela explique en partie pourquoi les projets de développement grandioses n’ont débouché que sur des résultats minimes ou, au mieux, sur de la résistance. Ce sera donc un désastre pour les Kenyans de simplement copier-coller des systèmes de valeurs occidentales dans la Constitution et d'ignorer le système informel qui, de par l'histoire du pays, a le pouvoir de mettre des machettes dans les mains des gens.

Prenez le chapitre 2 du projet de la Constitution à titre d'exemple : la déclaration du Kenya en tant que République se cache en des termes ambigus tels que « bonne gouvernance et démocratie multipartite ». Quarante-six ans après l'indépendance, nous aurions dû savoir que la création de structures qui permettent aux politiciens de gérer effectivement les fonds des donateurs n'est pas synonyme de bonne gouvernance. De même, l’engagement dans un processus électoral qui contribue à élire ceux qui devront gérer et « partager » ces fonds n'est pas synonyme de «  démocratie pluraliste ». Une telle approche engendre une élite qui préfère servir des intérêts étrangers plutôt que l’intérêt de leur pays. Résultat : la désillusion des masses qui se sentent complètement déconnectées du gouvernement.

La déclaration de la République du Kenya devrait explicitement donner envie aux Kényans de créer une nouvelle nation. Les violences post-électorales de 2007/08 ont révélé que le Kenya, en tant que nation, n'existe pas. La République du Kenya doit être fondée sur le principe selon lequel les différentes communautés ethniques et les différents citoyens consentent à payer pour le fonctionnement de leur État.

Le chapitre 3 sur les objectifs, les principes et les valeurs nationales est très décevant. À moins que les Kenyans aient des objectifs et des valeurs qui peuvent conduire à la création d'un plus grand « gâteau national » pour tous, des valeurs telles que l'unité nationale, le patriotisme, les droits de l'homme, la justice sociale, la reconnaissance de la société civile et l’éradication de la corruption, entre autres, ressemblent plus à une tentative de transformer le pays en une énorme ONG. Avoir une économie du savoir, et des citoyens qui transforment les ressources naturelles du Kenya en richesse devrait faire partie des valeurs fondamentales du Kenya.

Si la Constitution harmonisée se concentre sur l’objectif de rendre les Kenyans productifs, fournit un espace où les citoyens peuvent exercer leur pouvoir en payant pour le fonctionnement de l'Etat via les impôts et autres prélèvements (avec la clause selon laquelle ils peuvent « affamer » un tel gouvernement en lui retirant ses financements), il n'y aura pas besoin de débattre sur les pouvoirs de la présidence et du Premier ministre. Il est donc crucial que la nouvelle constitution pour le Kenya intègre un chapitre sur la productivité.

Le chapitre sur la productivité au Kenya devrait se concentrer sur la création de structures à travers lesquelles les Kenyans, ayant de nouvelles idées et des solutions aux défis auxquels sont confrontés tous les pays, bénéficieront d'une protection constitutionnelle. Un conseil de productivité constitué en vertu de ce chapitre peut collaborer étroitement avec les offices de brevets locaux et internationaux pour s'assurer que les innovations sont protégées par la loi. Les fonctions d'un tel comité, avec des bureaux dans les centres dédiés du gouvernement, seront de contribuer à identifier, développer et vendre les talents aux investisseurs. Un tel conseil pourra également offrir de manière compétitive aux innovateurs des incitations à apporter des solutions aux problèmes du pays sur une base sectorielle.

Nous devons transformer l'héritage colonial qui a pourchassé les communautés ethniques et les a regroupés dans un seul pays en une ressource positive pour créer un nouveau Kenya. Une nouvelle constitution pour le pays doit se rendre compte que l'élite et les donateurs servent de rois et de reines des temps modernes ; les adouber reviendrait à perpétuer l'ancien système qui transforme les citoyens en étrangers dans leur propre pays.

Les Kenyans doivent participer à la gouvernance, non seulement par l'intermédiaire du bulletin de vote mais aussi de leur porte-monnaie. Mettre l’accent sur les citoyens productifs est la clé pour renforcer l'alliance entre les citoyens et le gouvernement.

James Shikwati est directeur l’Inter Region Network au Kenya.
Cet article a été publié originellement en anglais par AfricanExecutive.com.