Une « nouvelle route de la soie » encore très cahoteuse

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Autour de la réunion de l’OTAN le 20 mai à Chicago, les partenaires de la coalition espèrent stabiliser l’Afghanistan avec des projets de développement au-delà de 2014. Une des initiatives sur la table est celle de la « Nouvelle Route de la Soie », qui vise à réorganiser la position ancienne de l’Afghanistan en tant que plaque tournante du commerce régional reliant l’Occident et l’Extrême-Orient. Mais plusieurs obstacles se dressent pour que ce souhait se transforme en réalité.

La Secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton a proclamé à la fin de l’année dernière à Douchanbé, « nous voulons que l’Afghanistan soit à la croisée d’opportunités économiques, vers le nord et le sud, l’est et l’ouest, ce qui explique pourquoi il est si important de mieux intégrer les économies des pays dans cette région de l’Asie centrale et du sud. »

La Nouvelle Route de la Soie développerait la connectivité économique et politique des pays de la région à travers l’amélioration du transit et de l’infrastructure énergétique, la libéralisation des barrières commerciales, et la suppression des procédures douanières bureaucratiques.

Bien qu’au niveau purement académique un tel projet semble réalisable, les responsables américains ont poussé pour ce projet depuis la Loi sur la Stratégie de la Route de la Soie en 1999, et cela a eu peu d’effet.

Le défi le plus redoutable est d’abord posé par l’instabilité de l’Afghanistan. Le mois d’avril a été le mois le plus sanglant de 2012 pour les troupes américaines, et 2011 a été la cinquième année consécutive durant laquelle le nombre de victimes civiles a augmenté. Il est irréaliste de supposer que la sécurité de l’Afghanistan va miraculeusement s’améliorer au cours des 18 prochains mois et au-delà, et d’autant plus irréaliste de penser que cela fournira un environnement stable et propice pour une croissance tirée par le secteur privé de si tôt.

Deuxièmement, la relation entre les pays de l’Asie centrale reste tendue, ce qui rend l’intégration politique et économique régionale beaucoup plus difficile. La frontière entre l’Ouzbékistan et le Kirghizistan a été fermée pendant près de 21 mois à la suite de violences dans le sud du Kirghizistan en 2010. Les tensions entre le Tadjikistan et l’Ouzbékistan ont un impact sur leurs liens économiques. Ce dernier a augmenté les taxes de transit de fret cinq fois au cours des deux dernières années, et le Tadjikistan a aussi relevé ses tarifs douaniers à deux reprises au cours de la même période.

Sans surprise, certains acteurs régionaux considèrent la Nouvelle Route de la Soie de l’Amérique avec une franche suspicion. La Russie, un membre important de l’Organisation de coopération de Shanghai, a critiqué les motivations américaines pour l’initiative, tandis que la Chine, un autre membre, construit sa propre version de la Route de la Soie qui a une légitimité aux yeux de beaucoup d’acteurs dans la région.

Enfin, le Pakistan et l’Iran, les deux acteurs essentiels dans la région, entretiennent des relations extrêmement tendues avec les Etats-Unis. Comme l’explique Andrew C. Kuchins, un des principaux experts américains sur l’Asie centrale : « l’Iran et le Pakistan sont sceptiques quant à la stratégie de la Nouvelle Route de la Soie dans la mesure où ils la considèrent comme un projet des États-Unis. »

En effet, les liens entre Washington et Islamabad se sont détériorées de façon significative, en particulier au lendemain de l’opération Geronimo, qui a tué le leader d’Al-Qaïda, Oussama ben Laden, en territoire pakistanais l’an dernier. Et en dépit des besoins énergétiques croissants d’Islamabad, en mars dernier la secrétaire d’État Clinton a averti que Washington imposerait des sanctions si le Pakistan allait plus avant dans le projet de gazoduc avec l’Iran. Ces politiques incohérentes - appeler à l’intégration régionale et par la suite la saboter – érodent la crédibilité autour du fait que les États-Unis limiteront leur ingérence dans la région.

Parallèlement, les relations entre Washington et Téhéran sont pratiquement inexistantes. Non seulement les États-Unis n’ont pas d’ambassade à Téhéran depuis 1979, mais ils menacent par ailleurs sans cesse d’attaquer l’Iran et l’ont maintes fois frappé de sanctions. Sur la question du nucléaire, les deux puissances ne semblent pas disposées à engager des pourparlers directs, et encore moins à faire des concessions réciproques.

Même si l’on met l’Iran et le Pakistan côté, Washington a peu d’instruments efficaces pour dépasser les différences entre les divers pays de la région, notamment entre l’Inde et le Pakistan dans la poursuite d’objectifs communs.

Le raisonnement que l’on trouve derrière la Nouvelle Route de la Soie est que les incitations économiques renforceront l’intégration politique et la stabilisation à long terme. Cela revient cependant à mettre la charrue avant les bœufs. Pendant des siècles, l’Asie centrale a été un foyer de concurrence régionale. Par conséquent, pour s’approcher d’une stratégie adéquate ou même plausible, il faut accepter la probabilité que les rivalités historiques sous-jacentes de la région pourraient être immuables. En outre, les intérêts américains ne sont pas les mêmes que ceux des divers pays de la région, et supposer le contraire entrave finalement la capacité de façonner une stratégie cohérente de l’économie régionale.

Les responsables américains et l’OTAN continuent d’appeler à la poursuite de davantage de diplomatie régionale. Ils doivent encore présenter des idées concrètes sur le contenu d’une négociation qui inclurait tous les voisins de l’Afghanistan.

Malou Innocent et Tridivesh Singh Maini, le 21 mai 2012. Malou Innocent est analyste au Cato institute à Washington DC. Tridivesh Singh Maini fait partie de  l’Observer Research Foundation.