Guerre en Irak: un point de vue américain en 2010

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Malou Innocent – Le 8 avril 2010. Il se dit de plus en plus que le renforcement de la démocratie en Irak fait des sept années de guerre et d'occupation américaine une opération louable. Certains observateurs ont même estimé que les élections iraquiennes du 7 mars étaient la preuve que la promotion de la démocratie par l'occupation militaire peut réussir. Il est difficile de le croire. La guerre en Irak reste une erreur aux proportions gigantesques. Et les élections en Irak sont une victoire à la Pyrrhus ; les coûts économiques, politiques et moraux de l’occupation dépassent de loin les avantages.

D'abord il y a les sacrifices en termes de vies humaines et d'argent. Le consensus général est que la guerre a coûté à l'économie des États-Unis plus de 700 milliards de dollars - et le compteur tourne toujours. La guerre en Irak a également tué presque 4400 soldats américains, fait plus de 31000 handicapés physiques, et d'innombrables autres souffrent de traumatismes psychologiques.

Selon la plupart des estimations, plus de 100 000 Irakiens ont été tués depuis l'invasion. Plus de deux millions d’irakiens sunnites ont été déplacés et ont fui en Jordanie et en Syrie voisines, où ils aggravent l'instabilité d'une région du monde déjà politiquement précaire.

La guerre a également bouleversé l'équilibre des pouvoirs, puisqu’elle a sensiblement renforcé l'influence iranienne en Irak et fortement limité les options de la politique américaine envers le régime des mollahs de Téhéran. Aucune planification d'avant-guerre ou d’effectifs sur le terrain n’aurait été suffisants pour empêcher les efforts politiques de la République islamique voisine avec une majorité chiite de 60 %. L'élimination de Saddam Hussein, principal contrepoids stratégique à l'Iran, a ouvert la voie à l'expansion de l'influence iranienne en Irak, et a permis à Téhéran d’appuyer avec une bien plus grande impunité ses alliés politiques à Bagdad.

Même avant le 11 septembre 2001, l'Iran possédait un programme nucléaire naissant, la plus grande population de la région, un large arsenal de missiles balistiques et une influence significative sur le groupe chiite libanais Hezbollah. En ajoutant à cette liste l'influence politique renforcée en Irak, l'Iran a sans nul doute gagné en position géopolitique dans la région, ce qui limite davantage les options de la politique américaine.

Un troisième dommage collatéral de la guerre prétendument menée au nom de la démocratie est qu'elle s'est faite au détriment de la réputation déjà écornée de l'Amérique dans le monde musulman. Loin d'être considérés comme un libérateur bienveillant, les USA ont été perçus comme un géant maladroit – et de surcroit violent et hypocrite.

Les gens de la région sont bien conscients de la politique de Washington envers l'Irak dans les décennies précédant le 11 septembre 2001. Les décideurs américains ont appuyé tacitement la suppression du Parti communiste irakien par le Parti Baath en 1963, et aidé ce dernier à reprendre les rennes après une prise de pouvoir des nationalistes arabes pro-Nasser en 1968. De 1980 à 1988, pendant la guerre Iran-Irak, la CIA et l’Agence du renseignement pour la défense américaine ont fourni à Saddam Hussein une assistance en termes de planification de combat, des images satellite, la planification tactique pour les frappes aériennes et des informations sur les déploiements iraniens.

Le magazine The Economist détaillait l'automne dernier comment la torture était devenue une routine sous le régime Maliki, soutenu par les États-Unis. Les tactiques de censure de l'ère Hussein font également un retour en force. Le gouvernement a annoncé son intention de censurer les livres importés et l'Internet, et d'abolir l'anonymat des e-mails et les blogueurs. Ces politiques répressives sont assez semblables à celles imposées par un autre dictateur soutenu par les États-Unis dans la région : le président égyptien Hosni Moubarak. Comme le démontrent l’Egypte moderne et maintenant l'Irak, les pays avec des élections « de procédure », mais encore dépourvus de normes libérales, peuvent être de simples villages Potemkine se faisant passer pour des démocraties.

Une quatrième conséquence de la guerre en Irak - et qui devrait déterminer si cette entreprise est considérée comme une « réussite » -, est qu'elle a peu fait pour protéger l'Amérique d'Al-Qaïda, les auteurs des attentats du 11 septembre 2001. À cet égard, ce qui fait de « la guerre de Bush » en Irak l'une des plus grandes erreurs stratégiques dans l'histoire des États-Unis n'est pas seulement la litanie des échecs, mais surtout les opportunités que l'Amérique a perdues. Le désastre en Irak a détourné des ressources en renseignement faisant crucialement défaut, mais aussi l'attention du public et la supervision du Congrès, de la guerre oubliée en Afghanistan.

C’est peut-être pour cela que deux républicains du Congrès ayant récemment rendu visite au Cato Institute à Washington ont révélé que la plupart des républicains à Capitol Hill croient maintenant que la guerre en Irak était une erreur. Ils ont également dit que « plus de la moitié du caucus républicain », estime que la façon dont les États-Unis ont lancé la guerre en Afghanistan était une erreur. Aujourd'hui, les sondages montrent que la plupart des Américains croient que l'invasion de l'Irak était une « erreur » et « n’en valait pas la peine ».

Alors que les défenseurs tentent de faire valoir que la guerre était justifiée, la plus importante leçon que nous devons tirer n’est pas que davantage de troupes, de meilleures tactiques, et une meilleure coopération pourront conduire au succès la prochaine fois. Mais plutôt que les guerres exposent les limites de la puissance militaire et que les interventions armées ne devraient être engagées que lorsque cela s’avère être absolument essentiel à la sécurité d'une nation.

Sept ans plus tard, espérons que les Américains aient tiré les bonnes leçons. Espérons aussi que les choses changent pour le mieux au Moyen-Orient, non seulement pour les États-Unis et sa réputation ternie, mais aussi pour les millions de civils innocents déracinés par le conflit.

Malou Innocent est analyste au Cato Institute à Washington.