Afghanistan : 10 ans à rendre le pays dépendant...

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Malou Innocent – Le 10 octobre 2011. Après 10 ans en Afghanistan, les dirigeants civils et militaires américains insistent sur l’idée que l'Afghanistan doit se défendre et se gouverner, et pourtant, ils admettent que l'armée et la police afghanes seront mal préparées pour prendre le relais en 2014, lorsque les forces de combat de la coalition se retireront.

Mais bâtir la sécurité et la gouvernance jusqu’à ce que les habitants puissent se débrouiller seuls est en fait la porte ouverte à une présence indéfinie. Ce n'est pas une stratégie de sortie.

Les dizaines de milliards de dollars que la coalition a injectés en construction d'infrastructures physiques pour les Afghans sont bien au-delà des capacités financières et techniques du gouvernement afghan. Un rapport détaillé publié en août par la Commission bipartite indépendante sur les contrats en temps de guerre ( Commision on Wartime Contracting) a trouvé que le gouvernement américain avait passé des contrats pour des dizaines de cliniques, de casernes, d’hôpitaux et autres installations qui dépassent en réalité les capacités de financement afghane.

Un exemple est le contrat de 82 millions de dollars pour la conception et la construction d'une Université de la Défense afghane. Les représentants du ministère de la Défense disent maintenant qu'elle va coûter 40 millions de dollars par an en exploitation – là aussi bien au-delà la capacité de financement du gouvernement afghan. Des constatations similaires ont été faites par les auditeurs du bureau de l'Inspecteur général spécial pour la reconstruction en Afghanistan (le fameux SIGAR, Special Inspector General for Afghanistan Reconstruction ). Un programme de 11,4 milliards de dollars pour construire près de 900 installations pour les Forces de sécurité nationale afghanes, (qui comprennent l'Armée nationale afghane et la Police nationale afghane), « risque de permettre la construction d’installations qui sont inadéquates ou ne répondent pas aux besoins stratégiques et opérationnels des forces de sécurité afghanes ». Selon le Commandement multinational sur la transition en matière de sécurité en Afghanistan, qui équipe et forme les forces de sécurité, sous la direction des forces américaines en Afghanistan, les coûts d’opération sur le long-terme, l'entretien et le maintien pourront continuer jusqu'en 2025.

En substance, la coalition a dépensé des milliards de dollars sur des projets qui coûteront des milliards de dollars en aide étrangère pour les soutenir. Mais une image complète des problèmes doit également inclure la formation technique et managériale pour les forces de sécurité afghanes.

Les efforts sérieux pour renforcer les forces de sécurité ont vraiment commencé en 2009. Il manque aujourd’hui environ 10.000 soldats et policiers pour atteindre l’objectif de 305 000 employés en Octobre. Malheureusement, les déperditions de personnel pourraient défaire une bonne partie de cette croissance remarquable. En juin dernier, le lieutenant général William Caldwell, qui dirige la mission de formation de l'OTAN, a déclaré que le taux de déperdition de l'Armée Nationale Afghane se situait ce mois-là autour de 2,3 % sur une base annualisée. Invité à préciser si 2,3 % par mois signifiaient 30% sur un an, Caldwell a répondu: « C'est exact ».

Cette « force creuse » devrait coûter, selon une fourchette d'estimations, entre 4 et 9 milliards de dollars par an, pour un gouvernement afghan dont les recettes intérieures sont d'environ 2 milliards de dollars ! David Wildman co-auteur de Ending the U.S. War in Afghanistan: A Primer (Finir la guerre en Afghanistan) explique que cette question de financement aura des inconvénients énormes :













« L’Afghanistan sera forcé d'être un État dépendant des milices étrangères pour les années à venir. Les forces importantes et centralisées de l'armée et la police détournent les ressources qui pourraient être affectées à des infrastructures essentielles et aux besoins de développement civil. Il y a quelques années, le Rapport des Nations unies sur le développement humain de 1994 traitant de la « sécurité humaine » observait que plus le ratio des dépenses publiques militaires sur les dépenses publiques non militaires était élevé dans un pays, plus sa population était instable et vulnérable à l'absence de santé et d'éducation. »

Paradoxalement pour l'Afghanistan, la création d'un Etat centralisé et d’un système militaire moderne et professionnel ne fera que perpétuer la dépendance au patronage étranger qui étouffe ce pays depuis des siècles. On comprend alors que les planificateurs militaires et civils de Washington aient annoncé clairement leur intention de ne jamais abandonner l'Afghanistan.

Le nouveau commandant américain en Afghanistan, le Général Marine John Allen, a déclaré récemment : « le plan en Afghanistan doit être un succès. » Il a ajouté: « même si certaines personnes pouvaient comprendre que nous partirons en 2014 ... nous allons en fait être ici pour longtemps. » Interrogé sur le nombre de soldats américains qui resteront, Allen a déclaré que dans le cadre d'un accord avec les Afghans « nous parlons de forces qui fourniront une capacité de conseil ».

Cet engagement fait écho à des promesses de la Maison Blanche. Le vice-président Joe Biden a en effet déclaré plus tôt cette année : « Ce sont les Afghans qui doivent sécuriser leur pays. Et ce sont les Afghans qui doivent construire leur nation... Et nous allons continuer à nous tenir prêts à vous aider dans cet effort après 2014. »

Cet engagement se heurte au souhait d'un public américain toujours plus sceptique quant au fait qu'un État afghan viable et indépendant puisse être construit à un prix raisonnable. Le cynisme est compréhensible. De « la guerre que nous devons gagner » (« the war we must win ») au « nettoyer, tenir et construire » (« clear, hold and build »), les responsables américains ont promis depuis des années que la victoire était toute proche, alors même que leurs propres rapports indiquent que depuis 10 ans, nous semblons tourner en rond…

Malou Innocent est analyste au Cato Institute à Washington DC.