Crise des retraites au Maroc : l’État est le premier responsable !

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Crise des retraites au Maroc : l’État est le premier responsable !

Les caisses marocaines de retraites sont toutes en crise, en particulier la caisse marocaine de retraite (CMR), qui bientôt va être vide (2023), si aucune réforme n’est entreprise. Après une longue inertie, le gouvernement reconnait l’urgence de la réforme, et soutient que la problématique des retraites au Maroc est avant tout démographique et qu’il n’y est pour rien. Sauf que la retraite présente aussi des aspects économiques et institutionnels qui engagent clairement la responsabilité de l’État dans la crise actuelle.

La responsabilité de l’État commence par le choix d’un système de retraites inapproprié : le système de répartition. Ce système est non seulement condamné au déficit, mais produit des effets pervers menaçant ainsi la viabilité et l’efficacité du système.

En effet, dans le système de retraite par répartition les jeunes actifs ayant un emploi aujourd’hui cotisent pour financer les « vieux » retraités, est voué, tôt ou tard, au déficit en raison de la tendance de la population au vieillissement. C’est ce qui s’est produit en Europe où le nombre de cotisants n’arrive plus à couvrir celui des bénéficiaires. Mais, le problème de retraite au Maroc, n’est pas démographique, il est structurellement économique. Puisqu’avec plus de 70% de la population en âge de travailler, aux alentours de 18-30 ans, nous ne sommes pas un pays vieillissant. Seulement voilà, c’est le travail qui manque le plus. Il se fait de plus en plus rare, et les jeunes y arrivent de plus en plus tard, tandis que la durée de leur cotisation se rétrécit par la force des réalités nouvelles du marché de l’emploi. L’un dans l’autre, ces deux facteurs impactent, de façon extrêmement régressive, le rapport numérique cotisants-bénéficiaires. Celui-ci est passé de 15 actifs pour un retraité en 1980 à 3 en 2012 et 1 contre 1 en 2015. Ainsi, plus que l’évolution démographique, il est important d’insister sur la dégradation des opportunités d’accès à l’emploi illustrée parfaitement par la courbe de chômage des jeunes à tendance haussière sur les deux dernières décennies. Cela renvoie à la dynamique de l’économie marocaine où la croissance, en dépit de son amélioration, reste pauvre en emplois, en particulier ceux destinés aux jeunes (1 point de PIB ne génère en moyenne que 22000 à 24000 emplois nets). De même, la prédominance du secteur informel dans l’économie marocaine (estimé à 14% du PIB), contribue seulement à la faiblesse du nombre de cotisants (hors système par définition), d’où la faiblesse du taux de couverture (33% de la population active) et la menace pesant sur l’équilibre des comptes des caisses de retraites. Ainsi, l’on peut dire que le système de répartition contient en lui les germes de sa destruction car il est basé sur une logique purement démographique ignorant complètement les lois économiques qui veulent que l’on ne peut redistribuer que l’argent que l’on a déjà gagné.

Par ailleurs, si le système par répartition établit un contrat social implicite de solidarité intergénérationnelle, il n’en demeure pas moins que ses termes (cotisations, prestations, durée de cotisation, etc.) soient inéquitables entre les générations. Autrement dit, ce ne sont pas les versements faits par un travailleur au cours de sa vie active qui définissent le niveau de sa retraite. En répartition, sauf improbable stabilité démographique et salariale, le volume de cotisations apporté par les générations successives varie, entraînant des discordances entre ce que chaque génération cotise en activité et ce qu’elle reçoit en retraite. C’est ce qui devra arriver à terme au Maroc. Si aujourd’hui, certains fonctionnaires partent à la retraite et touchent 120% de leur dernier salaire,vieillissement et l’allongement de la durée de vie obligent, les générations futures devront non seulement financer de plus en plus de retraités, mais également cotiser pendant plus de temps. D’où un transfert de revenu inéquitable entre les différentes générations.

Enfin, le système par répartition, basé sur la ponction sur les revenus du travail, ne fructifie pas assez les actifs accumulés. Or, en l’absence d’autres sources de financement, la dégradation du rapport entre actifs et retraités et donc le déséquilibre financier sont inéluctables. À ce niveau intervient l’aspect institutionnel où l’on note la mauvaise gouvernance et les dysfonctionnements dans la gestion publique des caisses de retraite.  Ainsi, depuis 1960 et jusqu’à 2004 l’État ne paie plus la part patronale. Certes, il procède à des remboursements, mais sans intérêts. Il y a des arriérés qui ne cessent de s’accumuler et qui remontent à 1994. Sans oublier, bien entendu, les détournements de fonds et la mauvaise gestion des Caisses de retraite. Il aurait fallu, en principe, que l’épargne-retraite des salariés et la quote-part de l’employeur, qu’il soit public ou privé, soient fructifiées pour leur garder leur valeur évolutive et effective. Or,  en l’absence d’une bonne gouvernance, l’épargne salariale a été mal gérée. En effet, l’on note l’absence de lois cadres régissant l'organisation du secteur de la retraite ; la multitude des intervenants (ministère des Finances, le ministère de l'Emploi, le ministère de la Modernisation du secteur public) sans une véritable coordination et celle des modes de liquidation dont la plupart sont à l'origine d'une générosité excessive pour la plupart des régimes. À titre d’exemple, la CMR liquide sur la base du dernier salaire, Le taux de remplacement peut atteindre jusqu'à 100% pour les fonctionnaires.

Si la réforme des caisses de retraite au Maroc s’avère incontournable et indispensable, elle ne peut être réduite aux aspects démographiques par un ajustement paramétrique. Bien au contraire, la réforme des retraites doit s’inscrire dans le cadre d’une approche globale visant à juguler à la fois les dysfonctionnements institutionnels (choix du système, et gouvernance), qu’économiques (enrichir le contenu de la croissance en emplois) afin d’élargie la base de cotisation, d’une part, et mieux fructifier l’épargne en la canalisant vers des placements plus judicieux. Sinon en voulant gagner du temps politique, on perdra du temps économique. La facture n’en sera que plus salée au grand dam des Marocains.

Hicham. El Moussaoui, Maitre de conférences en économie à l’université Sultan Moulay Slimane (Maroc) – Le  11 février 2015