Les sept pêchés capitaux de la concurrence ?

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Les sept pêchés capitaux de la concurrence ?

Souvent stigmatisée, rejetée, décriée, la concurrence cristallise de nombreuses peurs associées à l’économie du marché et au capitalisme. Ces craintes atteignent leur paroxysme surtout quand on associe la concurrence à la loi du plus fort, à l’immoralité du compétiteur opportuniste, à l’injustice subie par le perdant. Bref, on n’hésite pas à rejeter la concurrence, la malaimée ! Pourtant personne ne se gêne pour profiter de ses bienfaits quand il s’agit d’acheter moins cher, de consommer des produits de meilleure qualité, et de profiter des innovations. Cette schizophrénie avérée est le résultat de la propagation d’un ensemble de mythes et de fausses idées sur la concurrence par les détracteurs de l’économie de marché et de la liberté économique. Je vous propose donc de soumettre ces mythes à l’épreuve de l’analyse objective. Le but étant, pendant ces quelques minutes, d’ « absoudre » la concurrence de ses sept pêchés capitaux.

1. La concurrence justifie l’intervention de l’État : Les marchés sont considérés souvent comme non concurrentiels sur la base des critères du modèle néoclassique de concurrence pure et parfaite avec ses cinq hypothèses (atomicité des producteurs, homogénéité des produits, transparence du marché, parfaite mobilité des facteurs, et libre entrée et sortie). Des conditions irréalistes qui font penser qu’il s’agit d’un état idéal vers lequel on peut espérer converger, plutôt qu’un état réel du marché. C’est de cette ambiguïté, que plusieurs économistes tirent la légitimité de leurs critiques au sujet des imperfections du marché et décrètent ainsi une intervention étatique censée corriger les défaillances du marché et rétablir la concurrence en forçant par exemple une entreprise à se scinder en plusieurs entités par exemple. Or, c’est justement cette intervention qui est source de distorsions et de déséquilibres nuisant au fonctionnement libre des marchés et partant de la concurrence saine. À titre d’exemple, dans les années 70 et 90, en France, les Lois Royer et Raffarin ont prétendu protéger la concurrence : plus précisément il s'agissait de défendre le « petit » commerce contre les « gros » hypermarchés. Au nom de la concurrence on a protégé les « petits » commerces en empêchant des implantations de grande surface. Résultat : les grandes surfaces déjà en place ont eu l'immense privilège de ne plus voir de concurrents ! Elles ont pu bénéficier de cette absence organisée de concurrence pour pratiquer des prix plus élevés qu'ailleurs en Europe par exemple. Ceci a été une conséquence inattendue, un effet pervers des lois censées favoriser la concurrence.

2. La concurrence est un jeu à somme nulle : dans le sens où ce que l’un gagne l’autre le perd. Cette mauvaise interprétation de la concurrence est fondée sur une approche statique et une évaluation ponctuelle car si le résultat momentané peut être une perte, celle-ci est une étape incontournable pur réaliser des gains ultérieurs surtout lorsque l’on se place dans une perspective de mise à niveau. Par ailleurs, une des raisons à l’origine de cette mauvaise interprétation se trouve aussi le point de référence par rapport auquel sont évalués les gains de la concurrence. Effectivement, dans une compétition il y aura toujours un qui va gagner plus que l’autre, mais l’enjeu n’est pas que les deux parties gagnent de manière égalitaire, mais que chacun ait un gain personnel dans cette interaction. Et cela est garanti par la concurrence car dans cette compétition chacun va se surpasser et améliorer son niveau de prestation afin de gagner plus. Si L’on en juge par rapport à sa performance et son gain antérieurs, il sera toujours gagnant. Donc l’amalgame entre l’envie et la concurrence fait parfois que la concurrence est assimilée à un jeu à somme nulle. Or, dans la réalité il s’agit d’un jeu à somme positive où tous les protagonistes vont gagner. Quand vous entrez en concurrence sur une piste de course avec quelqu’un plus rapide,  il sera le gagnant de la course et vous le perdant ou quand une entreprise améliore sa part de marché, ça sera au détriment d’une autre. Bien évidemment si l’on focalise l’évaluation sur cet aspect, la concurrence sera toujours considérée comme un jeu à somme nulle, mais quand la rivalité avec un coureur plus rapide vous permet d’améliorer votre chrono personnel sur la même course, et quand la rivalité avec cette entreprises vous incite à améliorer votre performance, vous êtes aussi gagnant. Dans un contexte de concurrence on est toujours incité à faire mieux que les autres car si deux entreprises ont les mêmes technologies, offrent les même produits et les mêmes services, la rivalité n’est pas intéressante car elle ne fera que réduire leurs profits respectifs, un jeu à somme nulle au final. Toutefois, pour que la concurrence devienne rentable il faut se différencier par rapport à son rival et pour y arriver il faut innover même s’il s’agit d’innovation à la marge, ce qui permet de posséder un avantage concurrentiel et partant gagner plus.  À ce moment là, la concurrence devient un jeu à somme positive.

3. La concurrence est immorale : car elle incite à la tricherie et à la violation des règles et à la rétention de l’information ou encore à rechercher le profit immédiat, le tout au détriment des plus faibles. Les scandales de Parmalat, Eneron, Worldcom, privatisations en Russie, etc. La tricherie n’est pas l’apanage seulement des individus entrant dans un processus de concurrence et qui n’est pas spécifique à l’économie de marché. La tricherie a aussi existé dans les systèmes les plus collectivistes et qui prétendaient protéger les plus faibles et œuvrer pour l’intérêt général. On considère à tort aussi que la concurrence incite à la rétention de l’information. Mais si l’on se place dans l’optique de processus de rivalité, peut-être qu’une partie est momentanément est réservée à et conservées par certains. Toutefois, et contrairement au monopole où elle l’est retenue définitivement et éternellement, le processus de concurrence a le mérite petit à petit à travers l’échange. Parce que les participants qui se font effectivement concurrence, sont obligés de révéler leur savoir-faire, leurs solutions pour satisfaire des besoins existants, mais aussi leurs réponses à de nouveaux besoins potentiels. L’information est ainsi progressivement diffusée par le marché. Que l’on s’y méprenne pas, la tricherie est un problème d’application de la loi et donc ça renvoie à la qualité de l’état de droit qui est indépendante du système ou du régime économique adopté. En conséquence, et contrairement à ce que l’on croit, ce n’est pas le marché ni la concurrence qui incitent à la tricherie, mais c’est la faiblesse de l’état de droit, la servilité de la justice par rapport au pouvoir politique et l’inefficacité de l’appareil de justice et la complexité des lois qui incitent à la tricherie. La concurrence n’est pas immorale, au contraire elle incite à la moralisation car de par la sanction qu’elle impose aux protagonistes, celle proférée par le mécanisme de pertes et profits, elle responsabilise chaque entrepreneur. En même temps, la concurrence a besoin absolument d’un état de droit qui fait respecter les lois et fait en sorte que les plus forts n’abusent pas de leur pouvoir vis à vis des plus faibles.

4. La concurrence est injuste : car elle fait subir des pertes aux entreprises et des licenciements aux employés, creusant ainsi les inégalités. Il ne faut pas oublier que la concurrence permet de lutter contre les rentes de monopole en augmentant et en diversifiant l’offre, ce qui permet aux consommateurs de ne pas subir l’injustice des monopoleurs avec leur pouvoir de marché exorbitant. Il ne faut pas oublier que c’est grâce à la concurrence que chacun peut être rémunéré en fonction de son mérite et non pas en fonction de ses accointances ou de ses affinités avec son employeur. Il ne faut pas oublier que c’est grâce  la concurrence que l’on garantit l’égalité des chances et on démocratise l’accès aux affaires et aux emplois. c'est un peu comme une course sportive : c'est un processus qui permet de départager les meilleurs, mais on ne connait pas le résultat à l'avance. En ce sens, elle est juste car elle garantit à chacun l’égalité des chances grâce au respect des règles du jeu, contrairement au monopole où le principe d’égalité est bafoué et où le résultat est connu à l’avance, malheureusement au détriment des consommateurs que nous sommes tous. La concurrence en préservant le principe d’égalité des chances économiques, casse toutes sortes de monopoles, de passe-droits ou de privilèges, et favorise ainsi la mobilité sociale en débloquant l’ascenseur social, et donc devient plutôt un mécanisme de lutte contre les inégalités entre classes mais aussi entre zones géographique. Au contraire, un système monopolistique se caractérise par le conservatisme et une beaucoup moins grande tendance à corriger les erreurs ou à diffuser les progrès.

5. La concurrence est asservissante : dans le sens où en ouvrant nos marchés à l’étranger, on court  le risque de perdre notre souveraineté économique en raison de la supériorité des entreprises étrangères qui écraseront nos entreprises nationales. Si celles-ci sont aussi fragiles c’est parce que justement elles ne se sont jamais aguerries aux joutes de la compétition en raison du protectionnisme dont ils ont profité pendant longtemps. Et elles seront toujours aussi fragiles tant qu’elles resteront protégées, ce qui accroitra notre dépendance vis-à-vis de l’étranger car ça nous enfermera dans les mêmes schémas économiques sans aucune possibilité de s’en émanciper. Au contraire, l’ouverture à la concurrence est salutaire car elle créera l’incitation, du fait de la pression des entreprises étrangères, à l’amélioration des processus, de la productivité, de la compétitivité et in fine espérer s’émanciper en créant plus de valeur ajoutée, en remontant dans la gamme de la chaine de valeur internationale. Après les trente glorieuses où la croissance a été tirée la demande, désormais elle est tirée par l’innovation, surtout dans le contexte d’une économie mondialisée où les frontières sont plus perméables et où le processus de production est de plus en plus fragmenté. Avec le changement de ces données,  il est impératif de changer de modèle de développement qui ne doit plus s’appuyer uniquement sur la stimulation de la demande interne et l’exploitation extensive de ressources naturelle car cela ne fera que profiter aux importations de produits étrangers sans grand impact sur la croissance et les emplois domestiques. Par conséquent, il est incontournable de stimuler l’offre interne et qui dit offre interne dit productivité et compétitivité.  Or, dans toute dynamique d’innovation et de compétitivité il existe des créations et des destructions en raison de la concurrence de fait entre les nouveaux et les anciens produits, des nouvelles entreprises et celles déjà existantes. En conséquence, pour gagner le pari de la croissance aujourd’hui, il faut gagner le pari de l’innovation, ce qui passe par la promotion de la concurrence et non pas par son étouffement.

6. La concurrence empêche la coopération : Notons tout de suite que l’opposé de la concurrence, pour les économistes, c’est le monopole et non pas la coopération, les deux ne sont pas antinomiques. D’une certaine manière, concurrence et coopération participent à une conception plurielle de la société, même si c’est d’un point de vue différent. Les deux sont complémentaires : les gens se font concurrence afin de coopérer avec les autres. Quand les producteurs se font concurrence entre eux ils coopèrent, chacun avec leurs client. De même quand les employés se font concurrence ils coopèrent avec leurs employeurs et aussi avec les clients. Même la coopération peut être nocive et perverse quand il s’agit d’ententes sur les prix entre entreprises sur le même marché par exemple. General Motors et Toyota sont en concurrence pour coopérer avec moi dans la réalisation de mon objectif de transport. Les opérateurs de mobile et d’internet sont en concurrence pour coopérer avec moi dans la réalisation de mon objectif de communication avec les autres. Les entreprises exportatrices se font concurrence de façon si agressive pour coopérer avec leurs compatriotes en ramenant autant de devises nécessaires au financement des besoins du pays, etc.

On peut aussi coopérer alors qu’on est des concurrents, il n’y à qu’à regarder les poles de compétitivité, les clusters où l’on mutualise certains moyens et on se fait concurrence sur le reste. Le discours sur les pôles de compétitivité a mis en évidence les synergies entre entreprises et centres de recherche ou universités. L’existence d’entreprises à la fois concurrentes et voisines est attestée depuis longtemps. Dans ces zones, il y a à la fois l’émulation de la concurrence et la réalité des échanges : par les fournisseurs et les clients, par les salariés qui passent d’entreprise à l’autre, par les échanges plus formels dans les revues et les colloques comme par les échanges informels entre amis autour d’un verre. Il est assez amusant d’observer que les porteurs du slogan « la coopération plutôt que la concurrence » sont souvent des fonctionnaires participant à des services publics qui ne brillent pas par l’échange et la coopération!

7.La concurrence conduit au monopole : Le monopole temporaire est nécessaire pour l'activité innovante et le processus de concurrence. Il est normal qu'un innovateur dispose d'un monopole pendant un certain moment. D'ailleurs les législations sur les brevets reconnaissent ce fait. Même si un monopole non protégé politiquement se maintient, cela signifie certainement qu'il "suffit" aux consommateurs. S'il ne paraît nécessaire à personne de diriger des ressources pour concurrencer directement ce "monopole", c'est sans doute que cela serait du gaspillage de le faire, et qu'il vaut mieuxque ces ressources soient conservées ou dirigées vers d'autres projets, et que ce monopole est somme toute plutôt efficace à rendre service à tout le monde. Par ailleurs, même s'il n'a pas de véritable concurrent "similaire", ce "monopole" peut sans doute être concurrencé par une autre technologie rendant les mêmes services. N'oublions pas encore une fois que le "processus de concurrence" est ouvert, que c'est comme un film sans fin: les technologies naissent, vivent et meurent ; Par exemple la concurrence entre les standards VHS et V2000 pour les cassettes vidéo à la fin des années 70 et le fait que le VHS se soit "imposé" comme une espèce de monopole nous fait sourire aujourd'hui puisque d'autres technologies sont apparues pour rendre le même service mais avec une qualité incomparablement supérieure. Le film de la concurrence pour rendre des services de stockage de données vidéo ne s'est pas arrêté en1985 !

La pression exercée par la concurrence et la menace d’entrants potentiels et la possibilité de contester le monopole des entreprises existantes, sont les meilleurs remparts contre les effets négatifs d’un monopole momentané. La contestabilité, concept défendu par Buamol, doit être garantie par l’État justement et s’il y a un domaine dans lequel il doit intervenir ça serait de mettre en place des règles empêchant l’instrumentalisation d’outils pour dresser des barrières artificielles à l’encontre des entrants potentiels. Il s’agit de concilier entre la rente temporaire du monopole naturel ou d’innovation et la nécessité de garder la contestabilité du marché. La définition d’une durée optimale pour les brevets est l’une des questions stratégiques auxquelles l’État doit apporter des réponses intelligentes par exemple. La durée ne doit pas être très courte pour garder l’incitation à l’innovation des entrepreneurs intacte, et d’autre part, elle ne doit pas être trop longue de manière à entretenir les monopoles au détriment des consommateurs.

Alors, pour quoi il y a autant de mythes sur la concurrence ? Eh bien parce qu’il existe des valeurs qui lui sont défavorables. Quand on prend l’habitude de juger de manière statique et instantanée au lieu d’inscrire son jugement dan le temps de manière dynamique, quand on se focalise sur l’intérêt individuel ou corporatiste plutôt que l’intérêt collectif ou du lus grand nombre au moins, quand on privilégie le favoritisme et le clientélisme au détriment du mérite, quand on favorise la rente au détriment de l’effort productif, quand on préfère l’irresponsabilité à la responsabilité et enfin quand on se résigne à l’autoritarisme au lieu d’embrasser la liberté, il n’est pas étonnant que l’on déteste la concurrence. On oublie souvent que le vecteur de cette concurrence, qui est l’entreprise, est à la base une institution de coopération entre actionnaires, dirigeants et salariés pour que chacun puisse atteindre son objectif : les dividendes pour les actionnaires, les salaires et primes pour les dirigeants et les salariés. La coopération fait autant partie du capitalisme que la concurrence. Les deux sont des éléments essentiels du simple « système de la liberté naturelle », et la plupart d’entre nous consacrons bien davantage de notre temps à coopérer avec des partenaires, des collègues, des fournisseurs et des clients, qu’à nous faire concurrence.

Hicham El Moussaoui, Maitre de conférences en économie à l’université Sultan Moulay Slimane (Maroc)- Le 23 mai 2014