"Buy American" : premiers effets pervers

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Alec van Gelder - Le 2 juillet 2009. Le Président Obama avait adouci son discours et tenté de minimiser les craintes à propos de la clause « Buy American » (« Achetez Américain ») de son plan de relance. Mais cette clause a initié une guerre commerciale , pas simplement avec le traditionnel concurrent chinois mais aussi avec le proche allié et plus gros partenaire économique des USA, le Canada. Le vers est dans le fruit, tout autour de la planète.

Après avoir dénoncé le « Buy American » comme un « poison protectionniste » lorsqu’il a été originellement lancé en février, la Chine dispose elle aussi dans son plan de relance de 586 millions de dollars de clauses « Achetez Chinois ». Et des idées similaires ont été défendues aux Philippines et en Australie. Les droits de douanes ont été relevés dans d’autres pays tels que la Russie ou l’Équateur. Certain produits étrangers ont tout simplement été interdits en Inde et de nouvelles subventions, plus élevées, pour les produits laitiers dans l’Union Européenne menacent des milliers de producteurs dans le monde.

La clause « Buy American » d’Obama dans son plan de relance (l’American Recovery and Reconstruction Act ou ARRA) couvre tous les travaux publics recevant de l’argent de l’État fédéral américain. A la dernière minute M. Obama a déclaré que les Etats-Unis ne permettrait pas que cela porte atteinte aux accords commerciaux avec les partenaires étrangers, mais cette dernière délaration n’aura pas grand effet sur les dépenses effectuées au niveau des états.

De manière similaire, il y a soixante-dix ans la loi Smoot-Hawley de 1930 sur les droits de douane avait déclenché une série de représailles protectionnistes de la part des partenaires commerciaux des USA et répandu une vague de nationalisme économique qui allait en définitive entraîner la deuxième guerre mondiale.

Le protectionnisme n’avait pas de sens à l’époque et il en a encore moins aujourd’hui. L’économie mondiale aujourd’hui est bien plus intégrée et nous nous en portons tous mieux, et ce, du fait de barrières commerciales réduites – notamment dans les pays pauvres.

On parle beaucoup du commerce des USA avec la Chine, mais c’est le Canada qui est le plus gros partenaire des USA, les deux pays étant deux des économies les plus intégrées de la planète. Et pourtant. Des travailleurs perdent déjà leurs emplois dans les deux pays du fait de la clause Buy American.

Cette clause menace en effet les 1,5 milliards de dollars de biens échangés et les plus de 300 000 personnes qui traversent la frontière dans les deux sens chaque jour. La valeur du commerce qui passe par l’Ambassador Bridge entre Windsor en Ontario et Detroit dans le Michigan est équivalente aux exportations du Japon vers les USA. Le Canada est un marché plus important pour les biens américains que les 27 pays de l’Union Européenne regroupés.

Les dirigeants canadiens expliquent que c’est le secteur du traitement de l’eau et des déchets qui a été le plus durement touché par la clause Buy American, et leur clients américains le confirment : « A moins qu’ils ne fassent quelque chose de ce produit aux Etats-Unis avant de l’envoyer au site de travaux publics, ils ne peuvent plus vendre avec cette clause Buy American » relate Dawn Champney, président de l’US Wastewater Equipment Manufacturers Association (Association des fabricants d’équipement pour le retraitement des eaux).

Mais que veut dire « américain » dans une économie mondialisée ?

Quatre mille transports d’ingrédients pour les produits des Soupes Campbell traversent chaque jour la frontière des USA vers le Canada et 3500 dans l’autre sens explique son PDG Doug Conant. Des légumes traversent même la frontière deux fois lorsque des ingrédients des usines de fabrication dans les deux pays sont mélangés, conditionnés et distribués aux détaillants du monde entier.

En Pennsylvanie Duferco Farrell Corp. , un partenariat russo-suisse, a acheté une aciérie en faillite dans les années 90 et employait 600 personnes. Son plus gros client, un fabricant de tubes d’acier à moins de deux kilomètres, a récemment dit à Duferco Farrell qu’il annulait ses commandes, se tournant vers des firmes ayant une production 100% américaine, pour respecter le ARRA. Duferco a dû se séparer de 80% de sa main d’œuvre. Le vice-président Bob Miller a déclaré récemment : « j’ai ici 600 travailleurs affiliés au syndicat métallurgique qui vont perdre leur emploi à cause de ça. Et vous me dites que c’est bon pour l’Amérique ? »

Selon Dan Ikenson du Cato Institute à Washington, la plupart de l’acier transporté des laminoirs entièrement américains est produit dans des endroits comme le Canada, le Brésil, et la Russie de telle sorte que ces « sociétés américaines ne sont pas ‘assez américaines’ pour le ‘Buy American’ ».

Le « Buy American » menace les 350% d’augmentation du commerce avec le Canada depuis 1985, un chiffre dû à l’abaissement des barrières et à la création de l’ALENA (Accord de Libre-Échange Nord Américain). N’importe quel pays n’importe où pourrait profiter de ce genre de gain économique conféré par ce type d’accord de libre échange.

De manière prévisible, la réponse au Buy American a déjà généré une vague de protectionnisme auto-destructeur ailleurs, y compris la campagne « Do Not Buy American » (N’Achetez Pas Américain) dans tout le Canada. La liste s’allonge dans le monde.

Il est effrayant de voir que des frontières peuvent être fermées par une loi malavisée, en particulier lorsqu’elle est cachée derrière de pieuses déclarations défendant le libre échange et condamnant le protectionnisme. Mais le libre échange peut rapidement être restauré ou introduit et il représente la sortie la plus rapide de la crise : il ne faut pas l’étouffer.

Alec van Gelder est directeur de projet à l’International Policy Network et coordonne la campagne Freedom to Trade (www.freedomtotrade.org).