Développement : La plaie du fétichisme

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Les joutes électorales en Afrique et leurs corollaires d’étrangeté nous conduisent à porter notre réflexion sur les crimes rituels qui ne cessent de défrayer la chronique. Il semble en effet exister une suspecte accointance entre les hommes politiques et les atrocités rituelles. C’est la période des disparitions inexpliquées d’enfants et d’adultes, de canaris cassés, d’amoncellements de cadavres d’animaux sacrifiés et autres objets hétéroclites abandonnés incognito à divers carrefours. Existe-il une réelle accointance entre les personnalités politiques et ces funestes pratiques ? L’enjeu du développement est-il réellement pensé lorsque la conquête du pouvoir réside dans le respect des prescriptions de gourous et personnages mystiques ?

Au mois de Mai dernier, le peuple gabonais exprimait son ras-le-bol, devant la non inculpation d’un sénateur nommément indexé par un triste individu reconnu coupable de crimes rituels (1).  Il serait protégé, dit-on, par l’immunité parlementaire. Au Bénin en 2003, la presse locale relayait le décès suspect de la nièce d’un candidat déclaré aux élections présidentielles. La victime présentée comme morte des suites d’une noyade au domicile de l’oncle politicien aurait présenté des marques suspectes évoquant plutôt un homicide suite à un sacrifice rituel. Malgré le caractère douteux de la thèse de la noyade, l’affaire n’aura apparemment pas entaché la crédibilité de l’homme politique. En 2007 dans un quartier d’Abidjan, une dame mystérieuse enlevait un garçonnet de deux ans que l’on retrouvait par la suite décapité, l’assassin ayant certainement emporté la tête, après avoir endormi la famille par une attitude affable et bienveillante. A certains endroits de la forêt classée du Banco et dans diverses broussailles, des cadavres sont retrouvés vidés de leur sang ou avec des organes en moins. Partie intégrante de la ville d’Abidjan, la forêt du Banco a longuement entretenu les découvertes et les plus sinistres rumeurs d’enlèvements et de crimes crapuleux. Les fameux 4X4 emmenant en villégiature des personnes ou transportant gracieusement des autostoppeurs à jamais disparus, hantent encore les esprits. De même en Afrique australe, les albinos sont devenus des agneaux sacrifiés sur l’autel des ambitions de personnes avides de richesse subite ou de renommée.

Ces exemples listés suffiraient-ils à incriminer les hommes politiques ?

Le laxisme judiciaire et les enquêtes qui n’aboutissent pas donnent du crédit à cette thèse. Le cas du Gabon l’immunité parlementaire est évoquée pour soustraire un dangereux criminel aux mains de la justice n’en constitue-il pas une preuve flagrante ? Outre, le caractère répétitif des atrocités, l’attitude de mépris des exécutants de ces crimes sordides qui peuvent récidiver tout à loisir parce que se sachant sans doute protégés, ces faits se concentrent en général à l’approche des échéances électorales. En Côte d’Ivoire, un certain Béhanzin avait fait grand bruit à l’époque en déballant des atrocités imputées à des personnalités religieuses parfois en étroite corrélation avec des hommes politiques. Le bonhomme révélait des homicides de femmes enceintes ou de bébés organisés à des fins rituelles dans certaines maternités qu’il n’a malheureusement pas nommées. Le quotidien Jeune Afrique a en outre mis en évidence l’influence des sorciers et autres personnages mystiques sur les tenants du pouvoir en Afrique (2) ; des sorciers qui ne lésineraient point sur les moyens pour faire se réaliser leurs promesses de conquête du pouvoir à travers des révélations dont eux seuls tiennent le secret. La personne humaine constituant le sommet de la hiérarchie des valeurs en termes d’offrandes mystiques, on comprend le désarroi et la psychose des populations à l’approche des joutes électorales, dans un environnement encore fortement marqué par les religions traditionnelles, dont la plupart de ces gourous se réclament. Pourtant, les religions traditionnelles ne sont pas foncièrement sanguinaires ou barbares, tout dépend de l’usage qui en est fait.

Quels sont les enjeux du développement, lorsque l’arène politique devient un refuge hautement sécurisé pour dangereux criminels ? Quelle émergence dans une logique rigide de bois sacré ? Autant de questions pertinentes au vu de pratiques remettant en cause les fondamentaux de la justice, du contrat social d’une société qui sans être forcément égalitaire, œuvre sans relâche pour la réduction des inégalités. « La main qui punit doit être impeccable, car si la justice vient à se tromper, le lien social lui-même se dénoue » disait Zola : c’est tout l’enjeu de l’état de droit.

Quand la justice se fait oppression et complaisance, le peuple courbe l’échine et subit, tandis que la cohésion sociale se fragilise de manière sournoise et dangereuse, entretenant à long terme des révoltes sanglantes qui ne résulteront pas forcément en l’édification d’une société plus juste et équitable.

Peut-on en effet se montrer redevable aux populations et faire de l’émergence économique une réalité concrète, tant qu’on se croit investi par un supra fétiche ? Quelle place pour l’alternance et la démocratie quand le pouvoir devient patrimoine ?

L’Afrique aurait-elle le monopole de telles barbaries ? 

Il serait illusoire de penser que le fétichisme est l’apanage de l’Afrique, tous les continents ayant une tradition païenne. Ailleurs pourtant, le politiquement correct semble de mise, peut-être parce que les populations ont clairement exprimé leur ras-le-bol des compromissions et d’une forme rigide d’exercice du pouvoir qui consacre le dirigeant en demi-dieu. A ce propos, l’histoire des grandes nations constitue un témoignage éloquent. Madame de Montespan aurait ainsi sacrifié des innocents dans l’optique de pérenniser son emprise sur son royal amant Louis XIV.

Mais nos populations africaines ne sont-elles pas fautives de se raccrocher à des considérations ethniques et tribales, plutôt qu’intellectuelles dans le choix des hommes politiques ? 

Félicité Annick Foungbé est analyste sur www.UnMondeLibre.org.

(1)  Information largement relayée par la RFI

(2)  Cf. Jeune Afrique du mercredi 04 Juillet 2012