Comment l'innovation monétaire aide l'Afrique

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Comment l'innovation monétaire aide l'Afrique

Aujourd'hui le téléphone mobile ne sert pas seulement à passer des appels. Il constitue de plus en plus un symbole de statut, qui répond à plusieurs fonctions « sociales ». Mais en Afrique, un continent avec des infrastructures routières et de communication de mauvaise qualité, le téléphone portable répond à des besoins très importants. Parmi eux, le transfert d’argent.

L’exemple malien

Ce service se développe afin de pouvoir transférer de l’argent d’un téléphone mobile à un autre, ce qui permet à ceux qui reçoivent la « recharge », de pouvoir la transformer en espèces. Après avoir reçu un numéro secret par SMS, il suffit d'aller chez un distributeur ou un agent de compagnie mobile et de retirer le montant correspondant. Les frais liés à l’utilisation de ces services sont limités : pour l’expéditeur de l’argent, les frais sont d’environ 1 euro pour des montants allant jusqu'à 300 euro; et pour le récipiendaire jusqu’à 5 euro (toujours pour un maximum de 300 euro).

Il est difficile de suivre le rythme rapide du changement dans le monde de la technologie, de l'électronique et de la téléphonie, même en Afrique. En fait, selon les estimations les plus récentes, au cours des quatre dernières années, l’expansion de la téléphonie mobile en Afrique connaissait un taux de croissance trois fois plus élevé que la moyenne mondiale. En outre, les industries qui opèrent régulièrement sur le continent africain augmentent chaque année leur chiffre d'affaires et leur nombre de clients.

Orange Mali, présent au Mali depuis les années 2000, est la première compagnie de téléphone mobile du pays avec une couverture d'environ 80% du marché. Grâce à Orange Money, la société a pu, depuis cinq années, « promouvoir la croissance économique et réduire la pauvreté ». L’objectif à long terme d'Orange est de créer un « système qui stimule la croissance, permettant ainsi de nouveaux types de transactions ». Malitel, l’autre grand réseau mobile, n’est pas encore impliqué sur ce créneau.

Tragédies humaines

Cette innovation, en particulier dans la période catastrophique que le Mali est en train de connaître, démontre ses avantages. De nombreuses personnes décident en effet de quitter les régions du Nord Mali grâce aux transferts d’argent qu’elles reçoivent, pouvant obtenir un montant nécessaire pour prendre un autobus qui les conduira dans les régions du Sud ou dans la capitale Bamako. Depuis le début du mois d’Avril, le Nord Mali est en effet occupé par des groupes terroristes tel qu’Al-Qaeda au Maghreb Islamique (Aqmi), le Mouvement pour l’Unicité de l’Islam en Afrique Occidentale (Mujao) et Ansar Dine (« Défenseurs de la Foi »), ayant pour objectif d'imposer la charia et représentant de facto une oppression à l’encontre des populations locales.

Comme des centaines de Maliens, Amadou D. (qui souhaite garder l’anonymat pour des raisons de sécurité) et son épouse ont bénéficié du transfert d'argent pour fuir Tombouctou en Juillet 2012. « La situation était devenue invivable » affirme Amadou, « tout d'abord les islamistes laissaient faire notre vie, puis après ils nous ont interdit de fumer, de boire et d’écouter de la musique dans la rue ». « Je ne reconnais plus ma ville, presque tous mes amis et mes parents sont partis ». Amadou a un fils. « Voir les enfants avec des fusils et penser que pourraient être mes enfants, ça m’a fait prendre la décision de partir ». « Malheureusement, j’ai quitté ma mère. Elle est trop vieille pour faire un voyage pendant 20 heures ou plus, mais j’espère être en mesure de la libérer dès que possible». C’est seulement grâce à son frère qui vit à Bamako qu’Amadou a pu acheter les billets d'autobus. « Nous n’avons trouvé personne qui pouvait nous prêter une somme d'argent. Malheureusement, la crise alimentaire a profondément endetté les familles agricoles comme la mienne ». « Puis j’ai entendu parler de ce système de transfert et j’ai parlé à mon frère, qui immédiatement m’a envoyé l'argent. En moins d'une semaine, j’ai eu l’argent et nous sommes partis ».

Alternatives

L’histoire d’Amadou et sa famille montre comment le système peut vraiment faire la différence pour rendre la vie des gens meilleure – ou « moins compliquée » dans certaines endroits du monde. Mais les potentialités du système ne s’arrêtent pas là, à ces situations d’urgence. L’informalité est un frein au développement en Afrique en cela qu’elle limite fortement l’accès au système bancaire traditionnel. Un accès constant au crédit par le biais de cette innovation (pendant les périodes de « normalité ») pour les personnes hors du système bancaire actuel pourrait représenter un moyen de développer des stratégies, des compétences et des mécanismes de croissance.

D’autres sociétés de services financiers cherchent à entrer sur le marché du transfert mobile d’argent. L’entrée sur le marché de compagnies concurrentes serait une bonne nouvelle pour les maliens, la compétition générant l’innovation et la création de nouveaux services aux consommateurs. Il ne nous reste donc qu’à espérer que la propagation actuelle et la sophistication croissante des systèmes de transfert d’argent mobile dans les pays en développement ne s’arrêteront pas là. L’exemple du Mali constitue la preuve des capacités d’un système qui, s’il est bien étudié, soutenu et mis en place, peut réellement contribuer à aider les populations, surtout celles qui vivent dans les milieux ruraux et qui sont mises à l’écart du système financier bancaire formel.

Alberto Fascetto est coopérant au Mali et analyste sur www.UnMondeLibre.org.