Télécoms au Maroc : la concurrence est encore faussée !

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Télécoms au Maroc : la concurrence est encore faussée !

On pourrait penser que 17 ans après la libéralisation du secteur des télécommunications, le consommateur marocain profiterait pleinement des effets de la concurrence. Malheureusement ce n’est pas encore complètement le cas. Certes, des progrès notables sont à saluer, notamment en matière de baisse des prix du mobile, d’élargissement du marché et de la couverture internet. Cependant, il subsiste des poches de résistance qui faussent encore le jeu de concurrence.

Bien que les deux opérateurs Méditel et Inwi possèdent une licence globale leur permettant, théoriquement, de rivaliser avec l’opérateur historique IAMsur toutes les prestations, en réalité, la concurrence reste limitée. Ainsi, à l’exception du mobile, l’on peut parler de marché concurrentiel (IAM détenant 44%, Méditel 31% et Inwi 25%), on ne peut pas en dire autant des autres marchés. Ainsi, quand vous prenez le fixe on est plutôt en présence d’un duopole, c’est-à-dire deux opérateurs, en l’occurrence IAM et Wana, qui dominent quasi-totalement le marché du téléphone fixe avec respectivement 74% et 24%. Quant au marché de l’internet haut débit (ADSL), il est monopolisé par IAM avec une part de 99,97%.

D’aucuns diront qu’au regard de la lourdeur des investissements nécessaires, les opérateurs ne peuvent lutter sur plusieurs fronts et donc ils se retrouvent contraints de se positionner sur certains segments jugés plus rentables que d’autres. Soit ! Mais, cet argument n’est que l’arbre qui cache la forêt, puisqu’en réalité l’on décourage ou l’on empêche carrément les opérateurs d’accéder à certains marchés en dressant des barrières rédhibitoires à l’entrée.

Prenez par exemple Meditel qui, à l’exception du segment des entreprises, ne fait aucune offre sur le marché du fixe résidentiel. Si ce marché n’est pas rentable c’est parce que le prix de location, facturé par IAM, est de 100 DH par mois pour chaque ligne dégroupée, un prix jugé trop élevé et ne laissant pas assez de marge. Autrement dit, IAM décourage ses concurrents de rivaliser avec elle en rendant l’accès à ses infrastructures très coûteux. Et quand bien même, les concurrents accepteraient de payer les droits d’entrée, l’opérateur historique refuse de les partager avec eux.

A ce titre, IAM a reçu récemment un avertissement cinglant de la part de l’ANRT (Agence Nationale de Régulation des Télécommunications) pour son manque de «collaboration» concernant le partage de ses infrastructures. Pour se justifier, le patron d’IAMargue qu’il n’est pas normal que sa société investisse et que les autres utilisent gratuitement ses infrastructures. Navré de le contredire, mais, d’une part, une partie de ces infrastructures est, à la base, un héritage de l’Etat, donc elles appartiennent à tout le monde ; et d’autre part, le partage des infrastructures d’IAM sera payant et surtout réciproque selon l’article 8 du projet de la nouvelle loi. En d’autres termes, IAM non seulement va avoir un retour sur ses investissements en infrastructures, mais elle pourrait aussi utiliser celles des autres concurrents.

L’avertissement adressé à IAM ne fait pas suite à une simple négligence fortuite. C’est évident, puisque depuis 2007, et jusqu’à ce jour, seulement 0,1% du parc actuel est dégroupé contre un taux dépassant 50% dans les pays européens. Donc on est face à un refus caractérisé d’IAMde respecter les bonnes pratiques de concurrence loyale. Mais pourquoi un tel refus ? C’est simple : plusieurs milliards de dhs sont en jeu. En effet, IAM tente à tout prix de préserver son monopole sur le marché de l’ADSL. Avec le partage des infrastructures, elle risque de perdre gros sur ce segment. Et pas seulement! La téléphonie fixe est en effet sur le déclin en raison de la concurrence du mobile. Alors pour stopper l’hémorragie, IAM oblige ses clients à s’y abonner pour disposer de l’ADSL. Or, Techniquement, aucun client n’est obligé d’être abonné au fixe pour avoir l’ADSL.

Cette tentative de garder le monopole sur un marché, en principe libéralisé, défie tout entendement surtout lorsque l’on sait que le projet de nouvelle loi a déjàété entériné en 2014 par le Conseil  du gouvernement et celui des ministres.Pourtant, et jusqu’à présent ce projet n’a pas encore été validé par le parlement. Il est alors légitime de s’interroger sur la responsabilité du lobbying de l’opérateur historique et des syndicats dans un tel retard. Pour rappel, le Secrétaire Général de la Confédération démocratique du travail (CDT), avait adressé une lettre au chef du gouvernement, pour brandir la menace de la perte de 10.000 emplois directs à IAM et 130.000 emplois indirects si le texte de loi venait à être adopté à la Chambre des représentants.

Ainsi, en raison de l’entêtement d’IAM, la concurrence dans le domaine des télécommunications au Maroc est aujourd’hui tronquée et faussée, ce qui pénalise au final le consommateur et le pouvoir d’achat des Marocains. Jugez-en vous même : le prix de communication via mobile a baissé de 53 % entre 2008 et 2013 grâce à la concurrence des trois opérateurs, alors que pour le fixe la baisse n’est que de 29 %. Par ailleurs, la Banque mondiale avait pointé du doigt récemment la cherté de l’accès à internet sur le marché marocain en raison, justement, de la non-concurrence entre les opérateurs. Dès lors, l’ANRT, le Conseil de concurrence et le parlement doivent assumer leurs responsabilités en levant toutes les barrières à l’entrée pour rendre les positions des opérateurs sur le marché contestables à tout moment et non pas acquises ad vitam aeternam.

Comme quoi il ne suffit pas d’avoir une multiplicité des opérateurs pour avoir une vraie libéralisation et une vraie concurrence. Les apparences sont souvent trompeuses…

Hicham El Moussaoui, Maitre de conférences en économie à l’université Sultan Moulay Slimane (Maroc). Le 23 novembre 2016.