Maroc : comment sortir les taxis de la route de la servitude !

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Maroc : comment sortir les taxis de la route de la servitude !

Après vous avoir expliqué dans un précédent article que s’en prendre à Uber c’est se tromper de combat, il est de mon devoir désormais de vous éclairer sur les vrais problèmes auxquels il faudrait s’attaquer pour aboutir à une solution qui conviendrait à tout le monde. Surtout que les taxis viennent d’être sommés d’appliquer le récent arrêté du Wali du Grand Casablanca leur imposant de respecter des règles draconiennes. Un arrêté, que je dois dire, passe complètement à côté des vrais problèmes de ce secteur à savoir les agréments et le contrôle des prix.

Les agréments, système prévu au départ pour prendre en charge des orphelins, des veuves, ou encore récompenser des anciens combattants ou des citoyens ayant rendu service à la nation, a été détourné pour devenir une vraie machine à distribuer de la rente. En effet, selon une récente étude, 85% des bénéficiaires des fameux sésames ne sont pas dans le besoin. On est donc loin des objectifs sociaux affichés ! A voir la faible représentativité des cas sociaux, on pourrait comprendre facilement que les agréments distribués représentent des faveurs en contrepartie d’une allégeance, conduisant à la propagation du clientélisme politique. De même, l’octroi et le renouvellement du permis de confiance, permettant au chauffeur d’exercer, est devenu un véritable business lucratif pour les fonctionnaires des préfectures qui profitent de leur pouvoir pour faire chanter les conducteurs.

Alors que les frais de dossier pour l’obtention d’un permis de confiance pour les chauffeurs de taxi sont seulement de 2000 DH, l’obtention de cette autorisation peut parfois coûter jusqu’à 15.000 DH ; la différence va dans les poches des fonctionnaires des préfectures. En régissant à la fois le nombre d’agréments et celui des permis de confiance à attribuer (pas plus de 3 par agréments), l’Etat a créé des barrières à l’entrée artificielles conduisant à un système rentier. Cela a perverti les incitations des acteurs conduisant à de mauvais comportements. En effet, quand vous devez payer une somme astronomique pour acquérir l’agrément, en tant que propriétaires, vous exigerez des loyers élevés pour rentabiliser votre investissement. Compte tenu de ces loyers élevés en plus des commissions des différents intermédiaires, et des autres frais d’exploitation du carburant jusqu’à l’entretien des véhicules, les chauffeurs, se trouvant au bout de la chaîne, doivent en faire des courses. Cela explique, mais ne légitime pas, pourquoi ils font du racolage, imposent la compagnie et les trajets sans demander l’approbation des clients, préfèrent prendre les touristes, etc. Sans oublier que vu le système archaïque de pointage, imposé par l’Etat, ils sont obligés de payer un petit bakchich pour ne pas perdre leur temps ni le droit de circuler qui leur est accordé par les quelques policiers qui doivent contrôler un flux considérable de taxis. Autrement dit, les chauffeurs de taxis sont prisonniers et captifs d’un système rentier les réduisant à la survie, ce qui explique les abus et dérapages.

Pis, avec le système de fixation administrative des prix, les chauffeurs, ayant loué l’agrément, se trouvent davantage étouffés car le prix est souvent fixé en-dessous du seuil de rentabilité. Face à ce prix rigide, les taxis se lancent dans une course effrénée vers la rentabilisation de leur tournée en refusant d’activer le compteur, en le trafiquant parfois, ou en refusant carrément les trajets jugés non rentables au regard du prix fixé. On reproche souvent aux taxis l’état de leurs véhicules, mais quelle est l’incitation pour un chauffeur d’avoir un taxi propre, confortable et un meilleur service, du moment où il ne lui appartient pas? L’absence d’appropriation des bénéfices explique le déficit d’investissement dans la qualité des véhicules. Un peu à l’image d’un locataire qui n’aura aucune incitation à dépenser pour améliorer la qualité d’un logement qui appartient à quelqu’un d’autre.

L’encadrement administratif des prix finit par créer de la pénurie car si l’on peut imposer un prix au taxi, on ne peut pas lui imposer de prendre les usagers. Attention, loin de moi l’idée de justifier ou cautionner les comportements inacceptables de certains taxis, mais la solution ne passe pas uniquement par la moralisation ou la répression par des lois jamais appliquées, mais par une compréhension fine des ressorts profonds des comportements des acteurs afin de pouvoir les infléchir dans le sens désiré.

Dès lors, la solution résiderait alors dans la rupture avec ce système moyenâgeux d’agrément et la suppression des barrières à l’entrée dans le secteur. Autant c’est inacceptable de refuser le droit d’entrée aux chauffeurs d’Uber et Careem dans le pays, autant c’est injuste que les taxis actuels ou futurs payent des centaines de milliers de dirhams pour obtenir l’agrément. Bien évidemment il faudrait une régulation plus intelligente pour organiser le secteur. Toutefois, au lieu des agréments, on pourrait envisager un système plus souple de licences moins cher avec un coût d’entrée couvrant peut-être juste les frais d’une courte formation (1 mois par exemple), et d’un examen rigoureux basé sur le mérite. Parallèlement, les prix doivent être libérés pour coller à la réalité de l’activité du chauffeur avec l’instauration obligatoire d’un système de compteurs rigoureux agréé par l’Etat qui doit veiller sur leur intégrité.

L’ouverture totale du marché des taxis permettrait à tout un chacun d’intégrer le secteur, et pour y arriver l’adaptation du statut d’auto-entrepreneur aux chauffeurs de taxi ne serait pas de refus afin d’éviter de tomber dans l’informel. A l’évidence, la transition ne sera pas facile. D’où la nécessité d’un accompagnement, notamment des anciens détenteurs des agréments qui devraient être remboursés proportionnellement au montant restant à amortir de leur investissement initial. Quant à la prise en charge des cas sociaux ou des héros de la nation, il est possible de trouver une autre formule sans distordre le fonctionnement du marché du transport. Avec cette double libéralisation, le coût d’entrée baisserait substantiellement faisant réduire par là même le coût fixe à amortir. Aussi, cela permettrait aux exploitants de leurs voitures d’avoir des prix correspondants à la réalité des frais supportés, ce qui les inciterait à investir dans la qualité de leurs véhicules et services. Ceci serait d’autant plus vrai si les banques activent la formule de moudaraba[1] par exemple pour permettre aux chauffeurs de s’approprier leurs propres véhicules. Ainsi, du fait de la levée des agréments, le secteur connaîtra une intensification de la concurrence incitant tout le monde à faire baisser les prix et à améliorer la qualité.

Bref, au lieu d’incriminer UBER, les taxis conventionnels doivent se retourner contre l’Etat dont la mauvaise régulation de ce secteur a fait le nid d’un système rentier conduisant les chauffeurs, c’est le cas de le dire, sur la route de la servitude.

Hicham El Moussaoui, Maitre de conférences en économie à l’université Sultan Moulay Slimane (Maroc). Le 27 février 2017.


[1] Partenariat d’investissement où la banque joue le rôle de l’investisseur (Rab el Mal), en s’engageant à financer intégralement le projet. En contrepartie, l’entrepreneur (Moudarib) doit assurer la gestion du projet.