Japon : une économie en mal de liberté

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James Dorn – Le 4 avril 2011. La valeur des dommages suite au tremblement de terre massif, au tsunami et à la crise nucléaire au Japon devrait dépasser 300 milliards de dollars, bien que ce chiffre énorme ne prenne pas en compte les pertes en vies humaines et les souffrances dues à cette tragédie. Les japonais sont déterminés et une fois de plus ils montreront au monde la volonté de reconstruire leur île. Ce faisant, toutefois, ils doivent repenser leur modèle de croissance économique et restructurer leurs institutions afin d'accroître la liberté économique et de permettre la « destruction créatrice ».

Dans le contexte actuel l’expression peut conduire à une confusion. Certains analystes ont soutenu par exemple que les catastrophes naturelles au Japon créent, du fait des destructions, une occasion unique de reconstruire, de créer de la croissance économique et, donc in fine, d’accroître la richesse. Pourtant, il ne faut pas oublier à quel point la situation du Japon aurait été meilleure sans ces catastrophes. Au lieu de remplacer une maison ou une usine détruite par le tremblement de terre et le tsunami, le Japon aurait pu utiliser les ressources servant à ce remplacement pour les ajouter à son capital existant, et obtenir ainsi une nette augmentation du PIB réel par habitant.

Mais à la différence des catastrophes naturelles qui détruisent toujours la richesse, les marchés réallouent constamment les ressources en direction des usages les plus valorisés par les consommateurs. Le travail, le capital, la terre et les autres ressources rares vont naturellement là où elles sont les plus rentables du point de vue des consommateurs. Et au cours de ce processus des emplois sont créés et détruits. Mais les emplois nouvellement créés pour la main-d'œuvre et le capital ont une valeur plus élevée pour les consommateurs que ceux qui sont perdus, d'où l’idée de « destruction créatrice », une expression inventée par l'économiste Joseph Schumpeter.

Après la Seconde Guerre mondiale, le Japon se débarrassa des industries inefficaces de manière impitoyable, comme le rappelle Herman Kahn dans son ouvrage classique « L’ascension japonaise : Naissance d’un super-État ». Mais le Japon a également construit un nouvel État industriel qui a mené à un capitalisme de copinage, au protectionnisme et à la corruption ; et durant les deux dernières décennies la croissance du Japon a stagné. Malgré de nombreuses tentatives pour stimuler l'économie par les dépenses publiques, le seul résultat obtenu a été l'accumulation d'une énorme dette nationale. La politisation des décisions d'investissement - favorisée par les relations « amicales » entre l’État, les entreprises et les banques - a conduit à l'inefficacité et au faible rendement du capital. Les économies des japonais ont été gaspillées alors même que leurs dépôts dans les banques d’épargne postale rapportent de faibles intérêts et sont canalisés vers des projets décidés par l’État et les lobbies, et non pas par le marché.

Les individus les meilleurs et les plus brillants choisissent souvent une vie facile dans la bureaucratie et ensuite passent à des emplois lucratifs dans les industries qu’ils réglementaient. La concurrence est étouffée, et il y a peu d'incitation à suivre le modèle Hongkongais de « petit État, grand marché ».

En 1980, le Japon se classait numéro 12 sur les 144 pays en matière de liberté économique. Aujourd'hui, il se classe 28ème, selon les chiffres de l'indice mondial de liberté économique publié par l'Institut Fraser.

Le Japon a besoin d’une nouvelle façon de penser : une transition d’institutions dominées par l’État, qui ont conduit à la stagnation, vers des institutions de libre-marché qui conduisent à un élargissement des choix et à la création de richesses. Il est nécessaire de passer du "Japan Inc." à un véritable marché privé et libre dans lequel ce sont les consommateurs, pas des bureaucrates, qui sont souverains. Il y a de plus en plus de preuves statistiques soutenant le lien entre liberté économique et création de richesses. Cela ne devrait pas être une surprise : quand les gens jouissent de la propriété privée et peuvent commercer librement, l’éventail de leurs choix s’élargit, et ils vivent mieux.

La main d'œuvre hautement qualifiée du Japon et son éthique du travail ont besoin d'être encouragées par des institutions favorables à la liberté et à l’adaptabilité afin que les ressources puissent créer de nouvelles richesses plutôt que de gaspiller ou de redistribuer la richesse existante. Cela signifie limiter la taille de l’État et son degré d’immixtion dans l’économie, et donc dépolitiser les décisions d'investissement. Une liberté en matière de capital, une politique monétaire saine, et une responsabilité budgétaire peuvent aider le Japon à retrouver son dynamisme économique. L'indexation des taux de change, des politiques monétaires erratiques, et la largesse du gouvernement mèneront au résultat contraire.

Dans un futur proche, les japonais devront relever le défi de sortir de catastrophes qui leur ont infligé des pertes énormes. Ce faisant, ils ont aussi la possibilité de repenser leur modèle économique et de mettre en place de nouvelles institutions qui reconnaissent l'importance de la «destruction créatrice» dans l’adaptation aux forces naturelles du marché.

James Dorn est analyste au Cato Institute à Washington.