Corée du Nord : Abattre les cartes

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Ted Galen Carpenter - Le 30 juillet 2009. Depuis le début de la crise du programme nucléaire nord-coréen en 2002, l'hypothèse dominante parmi les élites politiques aux États-Unis et en Asie de l'Est était que Pyongyang ne cherchait qu’à améliorer sa position dans les négociations. Il était soutenu qu’éventuellement le régime de Kim Jong-Il serait d'accord pour renoncer à ses ambitions nucléaires en échange de concessions de la part des autres membres des pourparlers à six, en particulier les États-Unis. Ceux d'entre nous qui ont suggéré que la Corée du Nord pourrait être déterminée à développer et à conserver un arsenal nucléaire, et utilisaient les pourparlers pour gagner du temps ont été traités comme si nous étions coupables de mauvaises manières.

Cette autosatisfaction béate a commencé à s'évaporer avec une rapidité étonnante — et pas seulement aux États-Unis. Quand j'ai discuté de la question nord-coréenne avec des responsables et des experts politiques en Chine au cours d'un voyage en avril 2008, seule une petite minorité semblait inquiète du résultat des pourparlers à six. Leur attitude a été radicalement différente au cours de mon voyage en juin de cette année. En effet, le pessimisme quant à la possibilité d'arrêter Pyongyang par la diplomatie était palpable.

Les récents agissements de la Corée du Nord expliquent ce pessimisme. Depuis le mois d'avril Pyongyang a mené une longue série d'essais de missiles longue portée, s’est retiré des pourparlers à six, expulsé les inspecteurs internationaux du réacteur de Yongbyon et a fait exploser un dispositif nucléaire souterrain. Le gouvernement de Kim Jong-Il a pris toutes ces mesures, non seulement en dépit de la condamnation internationale, mais aussi malgré les objections de son dernier allié sérieux : la Chine.

Nous avons atteint le point où nous avons besoin de déterminer, une fois pour toutes, si la Corée du Nord a l'intention d'abandonner ses ambitions nucléaires. Si les relations diplomatiques étaient une partie de poker, il serait temps pour les États-Unis de mettre toute sa mise sur la table.

La Corée du Nord insiste sur le fait qu’elle poursuit un programme d'armes nucléaires en raison d’une politique hostile de la part de Washington. En d'autres termes, Pyongyang prétend craindre que si elle ne développe pas une arme de dissuasion nucléaire, les États-Unis utiliseront un jour la force militaire pour obtenir un changement de régime, comme ils l’ont fait en Irak.

Il est plus probable que la crainte de manœuvres américaines ne soit que l'une des nombreuses raisons pour lesquelles Pyongyang est en train de se doter d’un arsenal nucléaire. Le prestige d'être un membre du club très exclusif des pays nucléarisés, la croyance que la Corée du Nord nucléaire serait en mesure de faire chanter ses voisins d'Asie de l'Est non nucléaire, et la perspective d’importants revenus de la vente de technologie ou d’ogives atomiques au plus offrant sont probablement d'autres facteurs.

Il existe un moyen fiable pour le savoir. Les États-Unis devraient faire une offre globale à la Corée du Nord. Washington devrait accepter de signer formellement un traité mettant fin à l'état de guerre dans la péninsule coréenne, rédiger un pacte de non-agression, établir des relations diplomatiques avec Pyongyang et mettre fin à toutes les sanctions économiques contre le régime, sauf celles qui ont des applications directement militaires. En échange, Washington devrait insister sur la mise en œuvre simultanée d'un accord pour une inspection rigoureuse de fin programme nucléaire nord-coréen.

Ces concessions couteraient très peu aux États-Unis. La signature d'un traité de paix pour mettre fin à la guerre de Corée ne ferait que formaliser la situation qui existe déjà sur le terrain depuis la signature de l'armistice en 1953. Convenir d’un pacte de non-agression est une concession encore moins coûteuse. Même les Américains les plus bellicistes sont réticents à l’idée de préconiser une attaque sur la Corée du Nord pour parvenir à un changement de régime — quand bien même nous voulons tous voir cet odieux système disparaître. L’utilisation de la force militaire contre la Corée du Nord pourrait bien déclencher une grande guerre dans la péninsule coréenne et peut-être même une guerre généralisée dans toute l'Asie de l'Est. C'est un risque que toute personne rationnelle souhaite éviter. Donner à la Corée du Nord des « garanties de sécurité » (c'est-à-dire un pacte de non-agression) nous fait renoncer à une option que nous ne voudrions de toute façon pas poursuivre.

De même, l'établissement de relations diplomatiques et économiques avec Pyongyang est une étape que les États-Unis auraient dû franchir il y a de nombreuses années. En effet, dans les années 1970 et 1980, une composante clé de la politique étrangère américaine dans la région a été une proposition de Moscou et Pékin pour la reconnaissance mutuelle des deux États coréens. À la fin de la guerre froide, la Russie et la Chine ont reconnu la Corée du Sud, mais les États-Unis n'ont jamais tenu leur part du marché en reconnaissant la Corée du Nord.

La reconnaissance diplomatique n'implique pas l'approbation morale d'un régime. Nous avons des relations diplomatiques avec bon nombre de gouvernements odieux et répressifs (l'Arabie Saoudite vient à l'esprit). Le maintien de ces relations implique seulement qu'il est dans l’intérêt américain de traiter avec le pays en question.

De même, les liens économiques ne sous-entendent pas l'approbation morale. Dans le cas de la Corée du Nord, mettre fin à des sanctions économiques pourrait aussi aider à ouvrir ce pays étrange et fermé au monde extérieur. C'est une stratégie que utilisée avec la Chine dans les années 1970 — un pays qui avait tout récemment vécu les soubresauts de la révolution culturelle — avec un succès considérable.

Le but de faire une offre globale, toutefois, est de déterminer si Pyongyang joue à cette partie de poker nucléaire en bluffant ou pas. Si la Corée du Nord est vraiment en train de mettre au point des armes nucléaires par crainte des intentions des États-Unis, Pyongyang acceptera la proposition de négocier sans hésitation. Même un système intrusif d’inspections des installations nucléaires ne devrait pas être un obstacle à un tel accord.

Inversement, si le régime de Kim Jong-Il demande d’autres concessions ou rechigne au sujet des inspections, nous saurons qu'il a des arrière-pensées. En effet, il serait alors incontestable que Pyongyang n’utilise pas son programme nucléaire comme simple monnaie d'échange, mais cherche réellement à devenir membre du club mondial de l'arme nucléaire. Au moins, les USA sauraient où ils se trouvent dans la négociation et pourraient envisager les options politiques appropriées. C'est de loin préférable à un autre cycle de négociations infructueuses qui perpétueraient l'ambiguïté et déboucheraient sur une impasse.

Ted Galen Carpenter est vice-président du département défense et affaires étrangères du Cato Institute, et auteur de 8 livres sur les affaires étrangères, dont « Smart Power : Toward a Prudent Foreign Policy for America » (2008)