Islam originel et naissance du capitalisme

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Islam originel et naissance du capitalisme

Les Arabes se sont fait d'abord un nom dans les affaires ; leur réputation pour le zèle religieux n’est venue que plus tard. Les Arabes se sont constitués une réputation de commerçants de longue distance et d’investisseurs preneurs de risque bien avant l'avènement de l'Islam. La propagation de l'Islam a sans doute été une opportunité pour la propagation du capitalisme et de la mondialisation. Ce n'est guère surprenant, si l’on sait que l'Islam est la seule religion au monde dont le fondateur avait une expérience dans le commerce et descendait d'une longue lignée de marchands.

Pour Muhammad, la diplomatie commerciale est une tradition familiale. Sa famille, les Hachémites, tirent leur nom du grand-père de Muhammad Hashim, un marchand qui est devenu célèbre parce qu'il a conclu des accords commerciaux avec les Bédouins qui ont rendu les voyages des caravanes à travers les déserts d'Arabie plus sûrs et donc plus rentables. La propre carrière de Muhammad, en tant que commerçant, a décollé quand sa future épouse Khadija bint Khuwaylid lui a confié ses affaires. Khadija, une femme d’affaires, épousa plus tard Muhammad et est devenue le premier converti à l'Islam. Au cours de ses vingt-quatre ans de mariage, Muhammad avait aperçu de près les risques et les avantages d'investir dans des caravanes. Il a fait bon usage de ce savoir-faire quand il a établi sa communauté à Médine et a élaboré les institutions et les lignes directrices pour une société les entrepreneurs pourraient prospérer.

A Médine, l'une des principales initiatives de Muhammad était de mettre en place un marché. En outre, au cours d'une crise alimentaire, il a montré son soutien aux libres marchés fonctionnant suivant leur propre dynamique sans ingérence extérieure. En effet, lors d’une famine qui avait élevé le prix de la nourriture, les partisans de Muhammad lui ont demandé de plafonner les prix, mais il a refusé, arguant qu'il n'avait pas le mandat de fixer les prix parce que, comme il l'explique : « Les prix sont entre la main de Dieu ». C'est une déclaration qui s'apparente à l’idée d'Adam Smith selon laquelle les marchés sont gouvernés par une «main invisible ». Cependant, ce n'est pas le seul cas l’attitude de l’Islam originel envers les marchés anticipait les precepts de l'économie moderne. Selon l'économiste Friedrich von Hayek, les sociétés qui donnent libre cours à l'ardeur entrepreneuriale créent de la richesse et encouragent plus largement l'innovation. Ce modèle a émergé depuis le début dans les sociétés de l’Islam des pionniers. Par exemple, après que Muhammad ait conquis la terre autour de Khaybar, il a accordé à ses compagnons des concessions de terres, mais il leur avait demandé de prévoir une part de récolte à distribuer aux pauvres. A ce moment, Muhammad avait en effet introduit dans le droit de la propriété islamique le concept de curatelle. Il n'a pas fallu longtemps pour que ses successeurs trouvent de nouvelles applications pour cette innovation institutionnelle.

Le premier Calife, Abou Bakr, a acquis des propriétés pour les léguer  à ses descendants, et le troisième calife, Othman, a acheté un bien à Médine et il l’a offert à l'usage du public gratuitement. Au fil du temps, de nombreux particuliers fortunés ont dédié leurs actifs à un large éventail de fins de bienfaisance, et ces œuvres de bienfaisance sont devenues célèbres sous le nom Waqfs. L'ampleur de ces dotations est considérable. Au XVIIIe siècle, les Waqfs à Istanbul fournissaient 30 000 repas par jour. Beaucoup d'autres Waqfs ont financé des académies d'enseignement, des madrasas. Mais la liste des réformes économiques du début de l'Islam est longue, atteignant son apogée au septième siècle avec la création d'une nouvelle monnaie, le dinar islamique. Le dinar islamique était basé sur l'or. C’était la première monnaie-or à être émise en dehors de l'Europe.

Le dynamisme des économies islamiques au début ne pouvait manquer d'impressionner les partenaires commerciaux en Europe. En fait, bien que les politiques de l'Islam et de la chrétienté au Moyen Age s’inscrivaient dans l’adversité, dans le domaine commercial, il y avait des relations durables et entretenues. Les flux commerciaux à travers la Méditerranée ont stimulé les affaires dans des villes comme Venise et Gênes, où les marchands lançaient des convois ramenant des marchandises à prix élevé pour les revendre chez soi. Les convois et les caravanes peuvent sembler n'avoir rien en commun, mais leur modèle d'affaires est le même : les investisseurs avancent de l'argent pour une entreprise, et les gestionnaires gagnent un bonus lié à la performance. Les cadres juridiques des convois et des caravanes étaient pratiquement identiques.

Les Croisés et les ordres religieux en Palestine se sont inspirés d'autres pratiques et institutions qui se sont avérées utiles une fois de retour chez eux. Lorsqu'un certain Walter de Merton, au treizième siècle en Angleterre, investit des actifs pour financer une institution pour la formation des étudiants à Oxford, les termes du protocole juridique reproduisaient ceux du Waqf destiné à la création d’une madrasa. Alors que jusque là, les Waqfs fonctionnaient pendant plusieurs siècles dans les sociétés islamiques, en Angleterre le concept n'avait jamais été appliqué auparavant.

Les personnes qui ont été en contact étroit avec les sociétés islamiques des pionniers ont été à l’origine de nombreuses innovations dans l'Europe médiévale. En particulier, les plus brillants mathématiciens de l'Europe ont souvent été formés par les Arabes. Le pape Sylvestre II, quand il était jeune, est allé étudier en Espagne musulmane et quand il est revenu il a expliqué comment calculer à l'aide d'un boulier, une technique que les Européens avaient oublié après que l'Empire romain se soit effondré. Leonardo Fibonacci, éminent mathématicien de Pise, a grandi en Algérie où il a eu un professeur arabe qui lui a montré comment utiliser des zéros, une compétence précieuse pour toute personne poursuivant une carrière dans les affaires.

Mais les savants, les pèlerins, et les intellectuels ne sont pas les seuls Européens qui se sont aventurés dans le domaine de l'Islam. Les marchands étaient un autre groupe clé. La tradition d'hommes d'affaires flibustiers qui ont importé des produits de luxe de l'Asie en l'Europe a commencé bien avant l'Islam. Déjà dans la Rome antique, les consommateurs sensibles au statut social étaient prêts à payer des prix élevés pour les perles (provenant de Bahreïn), l'encens (du Yémen), et le poivre (de l'Inde). Les escales pour les commerçants étaient en place tout au long des principales routes commerciales au Moyen-Orient, et quand l'empire islamique a supplanté la domination byzantine, le terme grec pour ces auberges - pandocheion – s’est transformé en Funduq. (Aujourd'hui, le terme désigne les hôtels en arabe). Les dirigeants islamiques ont compris que le commerce à longue distance a été une source de recettes fiscales et ont activement encouragé la mise en place de fondouks dans l'Empire islamique. Les Funduqs étaient des bâtiments clos autonomes où les marchands disposaient de chambres et pouvaient conserver leurs marchandises sous clef. Saladin, dont le nom est souvent mentionné dans le cadre de sa guerre contre les Croisés, était un promoteur clé de la libéralisation des échanges. Saladin autorisait de nombreux européens à ouvrir des Funduqs en Égypte et ailleurs, et Alexandrie redevint ce qu'elle avait été dans l'Antiquité, c’est-à-dire la plaque tournante du commerce dans l’est de la Méditerranée. Des Funduqs ont également ouvert au Caire, à Damas et dans de nombreux autres centres commerciaux du Maroc aux côtes de la mer Noire. À bien des égards, les Funduqs étaient les précurseurs des centres commerciaux offshore d'aujourd'hui : les marchands étrangers avaient des codes fiscaux distincts et chaque Funduq avait un directeur général qui agissait en tant que représentant légal dans le cas où un commerçant a un grief contre les autorités locales.

Le dynamisme des politiques économiques islamiques était la clé de la réussite des sociétés islamiques au Moyen-Age, et les transferts de connaissances vers l'Europe étaient une étincelle pour revigorer la croissance économique en Italie qui s’est propagée à travers toute l'Europe. Les Européens se sont détachés des modèles islamiques une fois qu’ils ont lancé leurs propres monnaies-or, et ont mis au point des cadres juridiques pour que des entités commerciales se transforment en sociétés. Dès lors, les économies européennes ont acquis leurs propres moteurs de croissance économique, et ont commencé à rattraper les économies islamiques. Mais il a fallu encore plusieurs siècles, cependant, jusqu'à ce qu’Adam Smith arrive et redécouvre l'enseignement de Muhammad : « le principe guidant le fonctionnement des marchés est une main invisible ».

Les sociétés islamiques d'aujourd'hui, cherchant à revigorer leurs économies ne doivent pas dupliquer des modèles institutionnels venant de l'étranger : un ensemble complet de mesures en matière de politique de la concurrence, de protection des consommateurs, et du commerce équitable sont déjà contenues dans les réformes économiques de Muhammad et de ses premiers successeurs. Sans doute, les racines de l'économie de Chicago se trouvent à Médine du septième siècle.

Benedikt Koehler, économiste-historien, auteur de plusieurs articles sur l ‘économie islamique.  La pièce ci-dessus est un résumé de son prochain livre « Early Islam and the birth of capitalism » aux éditions Lexington Books, au mois de juin 2014. Traduction Librafrique. Le 2 mai 2014