Lait : nouvelle non-réforme de la PAC

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Mathieu Bédard - Le 6 août 2009. Le rapport rendu à la commission européenne le 22 juillet dernier sur le marché laitier a provoqué de vives réactions de toutes parts. Plusieurs personnalités politiques se sont empressées de le qualifier de « libéral » et de « déréglementation capitaliste ». Les lobbies agricoles ne sont pas satisfaits non plus ; la Copa-Cogeca demande toujours plus d’intervention publique et l’European Milk Board une diminution radicale des quotas. Pourtant, force est de constater que chacune des propositions du rapport porte sur une augmentation, un maintien, ou un renforcement des subventions ou interventions en place.

En effet, si le rapport était appliqué à la lettre il donnerait lieu à une autre non-réforme de la politique agricole commune et de la planification centralisée laitière. Pire, il déclencherait une nouvelle vague d’étatisation de la filière laitière puisqu’il s’agit d’un imbroglio navrant de solutions qui n’ont rien à voir avec le marché ; achats d’intervention, subventions au stockage, subventions à l’exportation, doublement des subventions temporaires d’urgence, subvention à l'investissement, subventions pour les producteurs de lait des zones défavorisées, subventions pour les producteurs de lait écologique, subventions pour les producteurs de lait respectueux des droits des animaux, subvention à l’abatage, programme européen d’écoulement de produits laitiers dans les écoles… bien loin du « laissez-faire » et de la « déréglementation » !

Pourtant, sans réforme laissant émerger un véritable marché libre, les décisions de production laitière ne sont ni économiques, ni sociales, mais politiques. Ces décisions politiques sont le résultat de marchandages entre lobbies et politiciens où sont totalement exclues le consommateur et le contribuable.

Ce dernier est toutefois fortement sollicité par les politiques de production laitière. En 2005, le premier ministre australien avait secoué le monde en dénonçant les subventions aux exploitations laitières européennes. Une vache européenne moyenne était alors subventionnée à hauteur de 2,2 dollars par jour, soit un meilleur « salaire » que plus d’un milliard d’êtres humains sur Terre.

Outre les subventions, un épais rideau de fumée réglementaire entoure la production et distribution du lait. Les quotas, prix règlementés, subventions, achats d’intervention et interdictions liées au droit de la concurrence brouillent la lecture du système. Ainsi, l’empilement réglementaire donne lieu à de complexes transferts de ressources ; une réglementation avantage l’exploitant agricole alors qu’une autre avantage le distributeur, une troisième, le transformateur… jusqu’à ce qu’il soit absolument impossible de dire si le prix du lait payé aux exploitants est influencé à la hausse ou à baisse par l’intervention de l’État ! Ce Titanic réglementaire est tel que seuls les lobbies de l’agriculture à la recherche d’une rente peuvent prétendre s’y retrouver.

Et justement, le lobby du lait, et tout particulièrement l’European Milk Board, s’entête à réclamer une baisse des quotas de production. C’est qu’en utilisant la coercition publique, ils peuvent limiter la production des autres agriculteurs. En provoquant ainsi la pénurie, ils font remonter leur prix de vente. S’il s’agissait de n’importe quel autre groupe d’industriels, on les taxerait de « cartels » et ils seraient aussitôt condamnés par la commission de la concurrence pour entente dans le but de restreindre la concurrence. Or ils ne le sont pas. Pourtant, ce cartel est encore bien plus dangereux.La science économique démontre que les ententes privées entre industriels pour faire grimper les prix ne sont en fait pas très menaçantes. Puisqu’il est toujours dans l’intérêt des complices de tricher et ne pas respecter les ententes, les ententes privées ne tiennent jamais bien longtemps. A contrario, les ententes publiques entérinées par l’État représentent une réelle menace pour le consommateur. En rendant leur entente « légale » et lui donnant le nom séduisant de « quota », les producteurs de lait détournent l’appareil de justice à leur avantage pour se protéger de leurs pairs qui seraient tentés de ne pas respecter l’entente. Ces cartels peuvent donc tenir ad vitam aeternam en surtaxant le consommateur par la sous-production défendue par l’État.

La seule réforme du marché laitier qui serait à la fois durable, rendrait le marché lisible et mettrait fin au gaspillage des ressources de la société sera celle qui laissera émerger un véritable marché avec ses contrats, ses prix libres, et la responsabilité individuelle de chacun des acteurs. Sans ce marché et ses signaux, impossible de donner une réponse économique à savoir s'il faut plus ou moins d’élevage laitier, ou quelles ressources et dans quelle quantité doivent y être affectées. Tous les gaspillages de la planification laitière européenne ne sont pas sans rappeler les bains au lait d’ânesse de Cléopâtre. La situation est grave et il y a urgence d’une véritable réforme de la PAC.

Mathieu Bédard est analyste sur www.UnMondeLibre.org